Félix Tréguer 2019 L'utopie déchue. Une contre-histoire d'Internet XVe-XXIe siècle - Philosophie Espace pédagogique académique

Félix Tréguer 2019 L’utopie déchue. Une contre-histoire d’Internet XVe-XXIe siècle

, par Louis Rouillé - Format PDF Enregistrer au format PDF

Félix Tréguer est un sociologue. Il présente dans ce livre les principaux résultats de sa thèse de doctorat que vous pourrez d’ailleurs trouver ici. Félix Tréguer est par ailleurs un militant fondateur de la quadrature du net.

Le livre de Félix Tréguer est intéressant à plus d’un titre.
D’abord, parce qu’il replace l’histoire du réseau internet dans l’histoire des réseaux de communication tout court, et donc dans un temps long, comme l’indique le sous-titre du livre. Au XVe siècle, l’histoire commence en 1440 avec l’invention de l’imprimerie typographique à caractères mobiles métalliques par Gutenberg qui est un point de rupture évident dans l’histoire des techniques de communication. Cette durée permet d’appréhender les questions liées à l’Internet avec un peu plus de profondeur et de perspective que d’habitude. Cela est crucial pour aborder les questions politiques, car les révolutions modernes (et donc la révolution française) se trouvent précisément à l’intérieur de cette chronologie. Toute la première partie du livre présente ainsi les rapports historiques entre l’imprimerie et les pouvoirs, et l’on sait à quel point l’imprimerie est centrale pour comprendre les révolutions modernes : on retrouve par exemple une mention explicite à l’imprimerie dans l’article XI de la déclaration universelle des droits de l’homme et du citoyen de 1789. Ces rapports complexes entre l’imprimerie et le pouvoir sont en quelque sorte la matrice qui permet de comprendre les rapports contemporains entre les différents États modernes et le réseau internet mondialisé.
Les philosophes consulteront avec profit cette première partie dans la mesure où Félix Tréguer, en sociologue, dialogue avec les philosophes politiques sur la question de la liberté d’expression. Notamment, il produit une très intéressante discussion avec Jurgen Habermass sur la question de l’émergence de "l’espace public" qui est effectivement une notion clé pour comprendre le réseau internet. Pour s’en convaincre, on remarquera que les débats politiques contemporains opposent des camps qui présupposent tous qu’internet est un espace public : que ce soit pour essayer de le contrôler, ou pour le libérer.

Les deuxième et troisième parties se concentrent ensuite sur l’histoire de l’informatique et des réseaux au XXe et au XXIe siècle. On y trouve une mise en récit particulièrement éclairante des enjeux politiques et sociaux qui ont accompagné la mise en place des réseaux informatiques. Le travail que fournit Félix Tréguer est précieux dans la mesure où il rassemble au même endroit des choses qu’on trouve très éparpillées sur la toile. Son travail étant un travail universitaire, les sources sont très bien référencées et c’est ce qui permettra au lecteur d’aller fairre ses propres recherches.
Pour ma part, j’ai creusé du côté du CLODO (Comité Liquidant Ou Détournant les Ordinateurs) dont j’ai appris l’existence en lisant ce livre. Outre les actions de sabotage magistrales des années 1980 qui valent le détour, c’est probablement l’interview de la revue Terminal, intitulé "le CLODO parle" qui est la plus savoureuse. Plonger dans les archives de Terminal permet de retrouver des textes et des réflexions formidables. Par exemple, les curieuses et les curieux philosophes apprécieront certainement les chroniques de Félix Guattari qui écrit sur l’informatique dans les années 1980. Ce que Félix Tréguer appelle "contre-histoire" est ici bien illustré : c’est une histoire de la technologie qui fait place aux critiques de la technologie en situation, c’est-à-dire au moment où elle est mise en place, et non après le désastre lié à sa mise en place à une échelle industrielle. Le CLODO est ainsi convoqué dans une réflexion plus générale sur le néo-luddisme (lui même replacé par rapport aux premier mouvements luddistes du XIXe siècle, dans la première partie).

Ici encore, les philosophes trouveront des choses intéressantes. En effet, les néo-luddistes ont des arguments dits "techno-critiques" qui touchent à la question du progrès d’une manière bien plus satisfaisante intellectuellement que les alternatives illusoires présentées par les plus manipulateurs d’opinion. Au fond, la question est posée de la neutralité de l’objet technique. C’est certainement la question philosophique la plus profonde touchant à la notion de technique, dans ses rapports à la politique et à la morale : l’objet technique est-il neutre quant à la finalité de l’action ? Beaucoup de philosophes ont douté de cette neutralité, proposant des arguments qui se placent à des niveaux d’analyse allant du plus concret au plus abstrait. Mais l’idée de la neutralité des objets techniques est très profondément enracinée dans la pensée rationnelle. En effet, cela semble si clair qu’un marteau et n’importe quel outil peut servir tout autant à défoncer un crâne qu’à construire une cabane, que cela dépend uniquement de son utilisateur et de ses intentions.
Pour cette raison, la discussion philosophique se déplace naturellement sur des objets techniques complexes, ayant des relations profondes aux institutions qui les ont développés. C’est ici que le débat philosophique est certainement le plus ardu, car il exige des connaissances techniques, historiques et institutionnelles redoutables selon les exemples discutés. Parmi les exemples préférés des philosophes sur le sujet de la neutralité des objets techniques, on trouve le nucléaire pour des raisons tout à fait évidentes liées à l’effroi que cette technologie a provoqué historiquement et continue à provoquer. Les technologies de l’information sont un autre exemple. Réfléchir aux technologies de l’information permet sans doute d’aborder le débat selon un biais qui plaira peut-être à certains philosophes : l’information est immatérielle, c’est même à ça qu’on la reconnaît (naturellement, les ordinateurs, eux, sont bien matériels). On peut légitimement se demander si la distinction entre les objets matériels et immatériels apporte quelque chose à ce vaste et difficile débat philosophique sur la neutralité de l’objet technique. C’est une question qui intéressera certainement les immatérialistes parmi nous, s’il en reste.

Pour ce qui est des aspects plus factuels et juridiques de l’histoire d’internet (et donc de sa contre-histoire), les ressources en ligne ne manquent pas. L’apparition d’internet est même un phénomène historique sur-documenté : tous les débats publics ont été enregistrés quelque part et leur consultation est très souvent facile. Le livre de Félix Tréguer sur ce point s’inscrit dans la continuité de travaux critiques et de vulgarisation, des nombreux travaux de "contre-histoire". On pourra par exemple voir avec profit le documentaire d’ARTE de 2013 Une contre histoire de l’internet.

En espérant vous avoir donné envie de lire ce livre et en vous souhaitant de belles lectures.

Voir en ligne : Présentation par l’éditeur

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