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Publié : 20 octobre 2016

Le crépuscule d’Arendt

Un article de Nicolas Weill, paru dans le Le Monde des Livres le 06.10.2016.

Arendt et Heidegger. Extermination nazie et destruction de la pensée , d’Emmanuel Faye, Albin Michel, « Bibliothèque idées », 560 p., 29 €.

L’onde de choc produite par la révélation, fin 2013, des journaux de pensée écrits par Martin Heidegger (1889-1976) – les « Cahiers noirs » – et leur publication, voulue par le philosophe en guise de couronnement de ses œuvres complètes, a entraîné une réévaluation aussi globale que critique du « maître ». Elle n’épargne plus ses disciples, éclaboussés par la glorification du nazisme que ces notes et réflexions ont confirmée. Or, parmi eux, en tant que femme, juive et émigrée d’Allemagne après avoir été emprisonnée par la Gestapo, Hannah Arendt (1906-1975) a longtemps joué pour Heidegger le rôle de caution idéale.
Cette théoricienne de guerre froide, aujourd’hui devenue icône de certains penseurs postmodernes, a été formée, dans les années 1920, à l’école de Karl Jaspers et de Heidegger. Exilée, elle se détache du second (après avoir été sa maîtresse) avant de s’en rapprocher à deux reprises, au début des années 1950, puis dans les années 1960. En 1969, son enthousiasme retrouvé la fera aller jusqu’à lui décerner le titre ronflant de « roi secret de la pensée ». Il était donc important, après les « Cahiers noirs » (quatre volumes publiés à ce jour, non traduits), de réexaminer les liens entre la pensée arendtienne et celle d’un homme attaché plus profondément, et plus durablement qu’on ne l’imaginait, à la « vérité interne et grandeur » du national-socialisme.
Emmanuel Faye avait déjà, dans son Heidegger, l’introduction du nazisme dans la philosophie (Albin Michel, 2005), montré l’intrication de l’œuvre philosophique et du projet « métapolitique » d’inspiration nazie ou völkisch (nationaliste et raciste), et cela à partir des séminaires inédits de 1933-1935. Il traque cette fois l’influence heideggérienne la moins recommandable chez son élève Arendt.

Réquisitoire implacable

Sous l’inspiration de son amant et mentor de Fribourg-en-Brisgau, celle-ci aurait fini par rejeter l’universalité des droits de l’homme, professant, à bien lire ses Origines du totalitarisme (Seuil, 1972), un aristocratisme inégalitaire. À force de rendre la « technique », la modernité, voire les Lumières, coupables des atrocités du totalitarisme nazi, elle aurait contribué à jeter un écran de fumée sur la culpabilité allemande. Pis, en affirmant, dans Eichmann à Jérusalem (Gallimard, 1966), que le « chapitre le plus noir » de la destruction du judaïsme européen a été celui des Conseils juifs, nommés par les nazis pour administrer les communautés juives vouées à la mort, Arendt aurait, selon Faye, abouti à faire des juifs les coresponsables de leur propre anéantissement. Heidegger parle, lui, dans ses « Cahiers » de 1941, d’« auto-extermination » !
Le réquisitoire est implacable. Emmanuel Faye dit ainsi déceler, dans l’idée arendtienne selon laquelle l’effondrement de l’État et la montée en puissance d’une « populace » déracinée seraient la source du totalitarisme nazi, une stratégie de disculpation ou de minimisation du rôle des élites intellectuelle et universitaire allemandes, et donc de Heidegger. Autre exemple : la raison pour laquelle Eichmann incarne, chez Arendt, l’« absence de pensée » typique de la routine moderne (ce que recouvre la célèbre expression de « banalité du mal ») viendrait de ce qu’il est pour elle le contretype parfait du penseur par excellence, Heidegger.

Continuité entre « Être et temps » et les « Cahiers noirs »

Deux idoles, le maître et l’élève, sont brisées à la fois. L’ouvrage est sérieux, argumenté et précis. Est-il toujours convaincant ? En réalité, deux livres se superposent ici : à la critique d’Arendt se surajoute un exposé, souvent développé pour lui-même, de ce que les « Cahiers noirs » apportent à la lecture de Heidegger. Faye en profite pour s’attaquer à la dernière ligne de défense des apologistes de Heidegger. Tandis que ces derniers pensent pouvoir établir une coupure entre le monument philosophique Être et temps (1927 ; Gallimard, 1990) et les textes « métapolitiques » à connotation nazie des années 1930 et 1940, lui entend souligner la continuité entre Être et temps et les « Cahiers noirs » : derrière les concepts, en apparence neutres et purement philosophiques, d’Être et temps se dissimulerait une machinerie nationaliste exaltant la « communauté du peuple » et l’enracinement.
Dans ses analyses, pourtant, Emmanuel Faye abuse parfois de l’exploitation des silences prêtés à Heidegger (la « sigétique » ou l’art de montrer par le taire). Du coup, si ses commentaires sur Arendt sont souvent éclairants, la lecture d’Être et temps paraît en revanche réductrice. Pourquoi ne pas y lire ce qu’elle est aussi, une exploration encore actuelle des voies que la philosophie pourrait emprunter au-delà de la phénoménologie husserlienne et du kantisme ? Il manque peut-être des nuances pour que le tableau soit complet.
Nicolas Weill