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Publié : 10 octobre 2016

« La tolérance est une notion souvent mal comprise »

Entretien par Pascale Senk du philosophe Roger Pol-Droit, pour qui la tolérance qui s’établit entre les humains relève d’une éducation, d’un entraînement. C’est une construction collective.

Roger-Pol Droit est philosophe et écrivain. Il vient de publier La tolérance expliquée à tous (Éditions du Seuil).

Le Figaro.- Dans un contexte où le terme de tolérance est employé par tous, et omniprésent, pourquoi en avoir fait le sujet de votre dernier livre ?
Roger-Pol Droit. - J’y vois deux nécessités au moins. D’une part, la montée des fanatismes, de la violence, de l’exclusion, rend indispensable de revenir sur l’exigence de coexister. D’autre part, la notion même de tolérance est souvent mal comprise, trop simple, proche de la gentillesse. On croit qu’il suffit de « laisser faire » pour la mettre en pratique. Or ce n’est pas le cas. La tolérance est une idée composite, avec des registres différents et une longue histoire. Ma démarche de philosophe consiste à décortiquer, pour les clarifier, les idées que nous avons intuitivement. J’ai donc souhaité revenir sur ses différents sens.

Certaines personnalités vous semblent-elles plus douées pour la tolérance ?
Indéniablement, il existe des tempéraments plus ou moins tolérants. En fonction de la première enfance, ou des gênes, nous n’avons pas tous le même degré de confiance… Et cela ne se décrète pas. D’ailleurs, en médecine - quand on dit qu’un organisme « tolère » ou non un médicament - ce fait ne relève d’aucune volonté. En revanche, la tolérance qui s’établit entre les humains relève à mes yeux d’une éducation, d’un entraînement. Ce n’est pas décision à effet immédiat, du type « ma résolution : désormais, je suis tolérant »… C’est une construction collective.

Qu’est-ce qui rend cette pratique si difficile ?
Si on est sceptique, si on ne croit en rien, il n’est pas difficile d’être tolérant. Mais si on est convaincu de détenir une vérité absolue, comment admettre que les autres n’aient pas la même ? Concilier vérité et tolérance est hautement difficile, voilà un problème de fond que l’on a mis de côté ! La seule issue à cette contradiction est de parvenir à conserver la force de ses convictions tout en étant capable de se voir « du dehors » : admettre que son point de vue n’est qu’une partie d’un immense réseau, que différentes cultures coexistent dans le monde. À cette difficulté s’ajoute une tension permanente entre non-agir (juste laisser les autres exister, sans leur faire plaisir ni les éviter…) et agir (travailler sur soi-même, mener ses combats…) qui est au cœur de la tolérance. C’est pourquoi elle relève du tâtonnement, du « bricolage ». C’est toujours une expérimentation en marche…

Mais n’y a-t-il pas un niveau idéal de tolérance ?
Michael Walzer, philosophe américain contemporain, distingue, dans son Traité sur la Tolérance, différents degrés d’implication. Les quatre principaux, par ordre d’intensité décroissante, sont : un, la tolérance chaleureuse, accueillante, « j’aime aller à la rencontre de ceux qui ne pensent ni ne vivent comme moi » ; deux : « j’ai de la curiosité, mais je suis dans une ouverture mesurée vis-à-vis de ces personnes » ; trois « ils me sont indifférents » ; et quatre, c’est la résignation : « en fait je ne les aime pas, mais je ne peux rien faire ». On voit que ce qu’on appelle de manière rapide « la » tolérance contient en réalité une série de comportements et convictions distincts.

Et qu’est-ce qui, selon vous, est réellement intolérable ?
Je suis convaincu qu’il existe des situations qu’aucune culture au monde, à aucune époque, ne peut tolérer. Par exemple, assassiner des enfants sous les yeux de leur mère suscite partout la même émotion. On peut discuter des frontières du tolérable en matière de vêtements, d’obscénités pornographiques, etc. Mais l’intolérable, c’est ce qui déchiquette les corps et les vies.

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