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Publié : 22 avril 2016

Mort de Jeannette Colombel

LE MONDE du 21.04.2016, par Philippe-Jean Catinchi.

Intellectuelle engagée et enseignante au charisme exceptionnel, Jeannette Colombel est morte à Caluire, près de Lyon, le 12 avril, à l’âge de 96 ans.
Professeur de philosophie dont le parcours oscilla de l’orthodoxie stalinienne à l’extrême gauche et au maoïsme, tenue pour l’amie testamentaire de Michel Foucault et de Jean-Paul Sartre, dont elle pourfendit pourtant longtemps la pensée existentialiste, Jeannette Colombel a toujours choisi l’action et le militantisme. Au risque de revirements spectaculaires.
Très jeune, cette fille d’intellectuels de haut vol – son père, Marcel Prenant, est un biologiste et parasitologiste fameux et sa mère, Lucy Soto, une philosophe qui devint en 1944 la directrice de l’Ecole normale supérieure de Sèvres – marque sa singularité. A 6 ans, contre le choix de ses parents, qui entendent l’éduquer dans leur appartement du 5e arrondissement parisien, elle se démène pour fréquenter l’école communale et obtient gain de cause.
Plus tard, sans doute par bravade envers sa mère, trop libérale, et son père, militant communiste exalté qui siège au comité central du PCF, par rejet d’un milieu d’une pesanteur qui l’accable – à l’heure du Front populaire et de la guerre civile espagnole, elle collecte pour la République menacée –, elle épouse sur un coup de tête un de ses condisciples de khâgne, Jacques Villette, un maurrassien d’origines prolétariennes. Rupture adolescente, goût du grand écart, soif d’exotisme ? Elle commentera plus tard avec malice – on est en 1938 – que ce fut là son « Munich personnel ».

Pédagogue d’exception

Le couple ne tiendra pas : parallèlement à Jacques, Jeannette a un amant, Jean Colombel, connu sur les mêmes bancs de l’école. Après la naissance d’une fille, Françoise (1941), puis d’un fils, Jean-Pierre (1942), dont elle avoue ne pas savoir lequel des deux hommes est le père – « c’est comme ça, voilà tout » –, les époux se séparent. Mais Vichy interdit le divorce. Jacques part pour la Bretagne diriger un journal catholique ; Jean grossit les rangs du maquis des Hautes-Alpes ; elle, reste à Paris avec ses petits, minée par les difficultés de l’heure (froid, rationnement) mais exhortant aussi les autres femmes à réagir, en liaison avec le Parti communiste qui a basculé dans la Résistance. A la Libération, elle rejoint Jean à Lyon, qui intègre la rédaction de La Voix du peuple, périodique communiste local créé en 1932, qui vient de reparaître au sortir de la clandestinité à l’automne 1944.
Jeannette passe l’agrégation de philosophie (1947) et bientôt une nouvelle enfant naît, Marie-Claude (1948), que son père seul reconnaît pour faciliter un divorce difficile, Jacques revendiquant la garde des deux aînés. Enfin, en 1951, Jeannette devient Mme Colombel, et, l’année suivante, la voilà en poste au lycée Saint-Just ; elle y exerce six ans avant d’être nommée en classes préparatoires au lycée Edgar-Quinet tout juste rebaptisé Edouard-Herriot, où elle règne sur la khâgne près d’un quart de siècle. Là, son aura – un ton, une aisance, une accessibilité, des bistrots aux meetings comme aux manifestations – en fait une figure, éveillant les consciences et l’esprit critique, au point que des années après sa retraite (1982), nombre de ses étudiants poursuivent en privé le dialogue amorcé à l’adolescence.
Mais si cette pédagogue d’exception, à la demande de Michel Foucault dont elle épouse les vues, enseigne aussi à Vincennes (Paris-VIII) où elle soutient son doctorat (en partie repris pour publication dans Les Murs de l’école, éd. Ch. Bourgois, 1974), elle n’oublie pas la fibre militante politique de ses débuts. Reprenant l’initiative ardennaise de Rolande Trempé, elle prend en main, avec Jeannette Vermeersch, compagne de Maurice Thorez, l’Union des femmes françaises, mais y imprime une ligne strictement stalinienne qui la conduit à épingler l’existentialisme sartrien et à assassiner Le Deuxième Sexe, de Simone de Beauvoir, avec « plus d’injures que d’arguments », confessera-t-elle plus tard.
Jusqu’au bout, la militante de toujours œuvre pour les sans-abri, les sans-papiers, contre les tenants du négationnisme
Sa priorité, avec son époux, qui dirige alors la très orthodoxe Union française d’information (UFI), reste, au nom des priorités prolétariennes, moins la philosophie que la décolonisation (Indochine, puis Algérie), la dénonciation de l’usage de la torture, mais pas la voix pourtant déjà perceptible des dissidents du monde communiste. Jean Colombel réagit le premier, révolté par les mensonges prônés sur la Yougoslavie, puis la Hongrie. Elle, ne rend les armes qu’en 1968 avec le drame de la Tchécoslovaquie. « Trop tard », ponctue-t-elle sans état d’âme.
Dans l’intervalle, elle a rencontré Sartre. Un véritable coup de foudre intellectuel. Nourri d’une soif d’action qui cimente leur amitié – Beauvoir, elle, ne pardonna jamais l’article de 1950… Même scénario lorsque Jeannette Colombel croise Michel Foucault. Nouvelle évidence et des combats partagés : la lutte pour les boat-people, la dénonciation du monde carcéral, les croisades pour le Larzac et le Vietnam. Avec Sartre, elle soutient la ligne du Libération de Serge July, livre souvent ses papiers au jeune quotidien dont le vivier « gauchiste » achève de purger les errements staliniens. Jusqu’au bout, la militante de toujours œuvre pour les sans-abri, les sans-papiers, contre les tenants du négationnisme…
Passeuse d’exception, elle a écrit sur Sartre et Foucault, sur leur pensée respective avec une pertinence qui fait encore saisir pourquoi toutes celles et ceux qui l’approchèrent la tiennent pour un grand prof.

Philippe-Jean Catinchi
Journaliste au Monde