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Publié : 20 mars 2016

Anne Finch : femme philosophe et grande oubliée !

Anne Finch (1631-1679) fut une femme surprenante. Orpheline de père, Sir Heneage Finch président de la Chambre des communes, dès la semaine qui suivit sa naissance, elle fut instruite par différents précepteurs.
Brillante, elle étudia les lettres et manifesta une curiosité intellectuelle insatiable. Et comme la culture réservée aux femmes était des plus élémentaires… elle rusa pour pouvoir accéder aux grandes théories philosophiques. Elle entretint donc une correspondance suivie avec certains professeurs de son frère, scolarisé à Cambridge et notamment avec Henri More, un platonicien réputé. Elle entreprit d’échanger avec lui sur des platoniciens, sur la philosophie de Descartes, de Hobbes etc. Et bien vite, ce professeur comprit qu’il avait affaire à une consœur, bien plus qu’à une élève. Elle apprit le grec, le latin et l’hébreu.
En 1651, elle épousa Edouard Conway qui apprécia ses qualités intellectuelles et contribua à ce que sa femme puisse poursuivre ses correspondances et travailler à perfectionner son érudition. Il eut un réel plaisir à vivre auprès d’une femme savante !
Par la suite elle porta son intérêt sur la pensée kabbalistique et adhéra à la secte des quakers qui avait très mauvaise réputation.
Depuis l’enfance, elle souffrait de terribles maux de tête et avait consulté de nombreux médecins. Elle avait même suggéré la trépanation pour en finir avec ces maux violents. Mais personne n’osa tenter l’opération… alors on lui pratiqua des saignées aux jugulaires. Mais les douleurs persistèrent et il fut alors impossible à notre dame de se consacrer à la philosophie. Si les migraines font parfois figure de prétexte pour renoncer aux assauts d’un homme un peu trop entreprenant, pour Anne Finch Conway, elles rendaient irrémédiablement impossible toute tentative de réflexion. Ironie de l’histoire pour une femme qui osait se consacrer à une activité cérébrale, plutôt réservée alors à la gente masculine, que des maux typiquement féminins soient à l’origine de l’empêchement de s’adonner à la philosophie.
Anne Finch Conway fut influencée par la philosophie platonicienne et par la métaphysique. Elle a rédigé un unique ouvrage qui fut édité à titre posthume, intitulé Les principes de la philosophie antique et moderne et quelques dissertations critiques.
Elle entretint également une correspondance fournie avec les érudits de son temps.
Contre Descartes, qui envisage deux types de substances bien distinctes, l’une spirituelle et l’autre matérielle, elle a développé une philosophie dans laquelle elle a exposé une théorie de la hiérarchie ontologique des espèces répartie en trois éléments : Dieu, le Christ, les créatures.
La première est la plus haute car Dieu est la cause de toutes les existences. Il est parfait, bon, sage et juste. Il désigne le pur Esprit.
La seconde établit la continuité entre Dieu et les créatures. Il s’agit du Christ qui incarne Dieu et l’homme à la fois.
La dernière regroupe l’ensemble des créatures. Ces dernières sont unies à Dieu grâce au principe de ressemblance. Selon cette théoricienne, pour que ces substances puissent être en relation, il semble nécessaire qu’elles partagent quelques aspects de leurs définitions. Ainsi et étonnamment que cela puisse être, il n’existe aucune différence substantielle entre une chose, un animal et un homme. Toutefois certaines de ces substances sont plus spirituelles que d’autres. En outre, les créatures, composées de monades sont, soit matérielles soit spirituelles. Les deux, matière et esprit sont capables d’extension, de pénétrabilité et de divisibilité. En conséquence, les parties qui renvoient au spirituel sont plus légères, éthérées, alors que les particules lourdes composent essentiellement la matière. De fait, le spirituel se combine à la matière et la différence entre une pierre, un animal et un être humain réside en sa constitution qui est plus ou moins matérielle ou spirituelle selon les cas.
Finalement les pierres manquent de conscience car elles ne sont pas assez spirituelles ou subtiles ; tout comme l’homme est relativement limité par rapport à Dieu, bien qu’il possède une conscience il n’est pas qu’un pur esprit. Subséquemment l’esprit incarne la perfection, là où la matière reste limitée. Si aucune créature ne demeure purement spirituelle, c’est qu’elle a besoin de particules pour « inter-agir avec » les autres.
Aussi Conway établit-elle un principe de causalité qui, ajouté à celui d’extension donne sa cohésion au monde et à la totalité de son système philosophique. Identiquement, elle conçoit qu’il n’existe aucune séparation entre la matière et l’esprit. Contrairement à Descartes, elle affirme que quelque chose de purement matériel ne pourrait exister, car cet objet serait totalement séparé de Dieu. De fait cela est littéralement impossible, en vertu de la cohérence de ce système qui est dynamique et non pas statique. Conséquemment, toute créature est matérielle et spirituelle, mais la proportion entre les deux attributs diffère d’un être à un autre, d’un être à une chose ou à un animal. Cependant toutes demeurent liées à Dieu par le degré plus ou moins important qu’elles contiennent de spiritualité. Elle privilégie alors le vitalisme aristotélicien et s’oppose au mécanisme cartésien ; car il existe, selon elle, une nette distinction entre un mouvement mécanique, tel que celui par exemple d’une horloge, et le mouvement vital qui est plus subtil et mystérieux qu’un simple mécanisme. D’autre part elle considère que l’esprit reste à concevoir comme quelque chose qui, localisé dans le corps, fait l’expérience interne de ce qu’il vit, pense, sent. Il appréhende les choses à partir de l’intériorité. Pourtant elle pense également qu’il peut être mobile, se délocaliser, s’extérioriser légèrement. Ce qui lui donne une forme physique particulière semblable par exemple à une aura, ou à celle d’un spectre. Ici la question complexe de l’union entre l’âme et le corps peut se poser. Mais il est rapidement résolu, puisque Anne Finch Conway stipule que Dieu, cause immatérielle, est à l’œuvre dans le monde matériel. Ainsi l’âme agit-elle sur le corps par interaction.
Le problème de la présence de la douleur est inévitablement abordé, du fait des violents maux de tête dont elle souffre terriblement sans parvenir à se guérir. Elle pense que la douleur est uniquement éprouvée par le corps mais que celui-ci interagit sur l’esprit. Cet état de souffrance lui permet de confirmer l’argument selon lequel il existe du spirituel et du matériel dans la créature, ainsi que dans tous les organes. L’activité et la sensibilité corporelles témoignent donc de l’interaction permanente entre le corps et l’âme. Anne Finch Conway déploie une philosophie systématique singulière, érudite, subtile et parfois surprenante. Il n’est pas étonnant qu’elle ait inspiré les plus grands, notamment Leibniz qui quelque temps plus tard, proposa un système de philosophie centré sur la monade dans sa relation avec la totalité de l’univers matériel et Dieu par le biais de « l’entre expression ! »
Grande oubliée des manuels de philosophie français, il importait, me semble-t-il de lui rendre hommage et de lui consacrer ces lignes pour lui restituer la place qui lui revient. Trop souvent les femmes sont absentes des ouvrages d’histoire de la philosophie, au point que certains croient encore qu’il n’y a jamais eu de femmes philosophes, de femmes savantes.
Depuis peu, quelques ouvrages leur sont uniquement consacrés, les isolant de la pensée des hommes comme pour « minimiser » leurs travaux, les reléguer au rang de simples réflexions féminines sur des sujets féminins. Des « potins » de bonnes femmes !
Ne serait-il pas judicieux de réécrire les manuels d’histoire de la philosophie en envisageant la mixité de la pensée et en intercalant entre les grands noms des penseurs masculins les noms de ces femmes qui ont, elles aussi, contribué à l’évolution de la pensée philosophique ?

Laurence Vanin
Docteur en philosophie et en épistémologie, essayiste, Laurence Vanin enseigne à l’Université de Toulon, où elle est directrice pédagogique de l’Université du Temps libre, et est membre du groupe de recherche supérieur en Droit constitutionnel européen à l’Université autonome de Barcelone. Elle dirige la collection De Lege Feranda chez E.M.E Intercommunication (avec D. Rémy) et la collection Label-Idées aux éditions Ovadia. Elle vient de publier Leibniz et Hobbes : Réflexions sur la justice et la souveraineté aux éditions Ovadia.