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Publié : 8 décembre 2015

Cynthia Fleury : « Le travail doit faire lien avec l’émancipation et non pas avec la survie »

Entretien réalisé par Pierre Chaillan
Vendredi 16 Octobre, 2015
L’Humanité

La question du sujet politique pour transformer le monde et les rapports de forces semble rester 
posée. En publiant "les Irremplaçables" Cynthia Fleury, philosophe et psychanalyste, 
membre du Comité consultatif national d’éthique apporte sa réponse en tant qu’intellectuelle engagée : 
la formation citoyenne. Elle annonce la création d’une chaire de philosophie au sein de l’hôpital public.

Dans cette période où l’individu est synonyme d’individualisme, vous proposez dans les Irremplaçables (1) de le remettre au cœur de l’histoire politique. Comment parvenez-vous à dépasser cette apparente contradiction ?
CYNTHIA FLEURY J’aborde en effet la relation indéfectible entre l’individu et l’État de droit. Nombreux partagent le même diagnostic : l’État de droit tel que nous le connaissons depuis ces dernières décennies, avec la crise de l’État providence, met en danger les sujets que nous sommes. Dans le monde du travail, nous assistons à une précarisation des métiers, des statuts et partout à une dérégulation de la finance. Ces impératifs de performance et de rentabilité nous donnent le sentiment que nous sommes remplaçables, mis à disposition, soumis à l’obligation de flexibilité, comme l’est une marchandise ou un robot. Nous sommes d’ailleurs, dans des secteurs tertiaires jusque-là moins exposés, de plus en plus remplacés par les machines. De nombreux ouvrages et études ont mis en lumière ce phénomène de déshumanisation. Dans mon livre, je ne fais pas seulement ce diagnostic. J’en souligne aussi l’envers, qui n’a pas été assez étudié. L’État de droit croit qu’il peut détruire les individus-sujets sans que cela ne soit impactant pour lui-même. Seulement, dans ce phénomène de désingularisation, ce n’est pas seulement l’individu-sujet qui disparaît, c’est l’État de droit lui-même qui court à sa perte. Pourquoi ? Parce que le seul qui se soucie de l’État de droit jusqu’à nouvel ordre, c’est un sujet émancipé. Si vous détruisez le sujet, vous en faites ce que Christopher Lasch (2) a appelé le «  moi minimal  » pour définir les individus détruits dans les camps de concentration nazis. Le sujet se retrouve avec un «  moi  » totalement érodé, incapable de «  faire lien  », pris au piège de l’ultraconcurrence. Dès lors il n’a plus ni la capacité, ni la volonté, ni même le désir de la fraternité et de la solidarité. Il survit. Les sociétés de survie ne sont pas des sociétés de solidarité malgré ce que l’on croit. Les individus, rongés par le découragement, ne croient plus dans l’État de droit, ils n’attendent plus rien de lui, et se tournent insensiblement vers des régimes de repli, xénophobes, populistes. L’État de droit se nourrit directement du souci de l’État de droit, et ce souci, seul l’individu-sujet peut le ressentir.

C’est là que vous mettez en avant le concept d’individuation en opposition à l’individualisme ?
CYNTHIA FLEURY Le concept d’individuation a une vieille histoire, avec des interprétations assez différentes chez Jung, Durkheim ou encore Simondon. Dans mon texte, j’ai cherché à montrer comment il était structurant de la pérennité de l’État de droit dans la mesure où ce dernier n’est rien sans la revitalisation, la création des individus. En revanche, il faut s’entendre sur ce qu’est un individu. Ce n’est pas le fruit d’un individualisme mais de l’individuation. Il s’agit d’un processus d’émancipation pour faire lien avec les autres. C’est une assise pour être au monde. L’irremplaçabilité, c’est tout simplement la tentative de l’engagement et de la responsabilité. Je cherchais une notion plus endogène. En parlant de responsabilité, on peut avoir l’impression que c’est une charge qui nous tombe dessus. L’irremplaçabilité, c’est plus existentiel. C’est la charge que l’on accepte de prendre. On décide alors d’être au monde et on décide de se lier avec les autres. C’est l’individuation qui nous protège chaque jour dans notre vie. Être irremplaçable, ce n’est pas nier la poussière métaphysique que nous sommes. Nous sommes poussière. Nous retournerons poussière. Mais entre les deux il y a la transmission, la question parentale – qu’offrons-nous à nos enfants pour qu’ils s’individuent dignement ? –, ou encore la question de faire œuvre, de faire Cité, autrement dit construire et créer. Et cela n’est pas poussière.

Vous en appelez à redécouvrir le «  connais-toi toi-même  » (gnothi seauton) selon trois grands principes issus de la sagesse antique. Quels sont-ils ? Et en quoi nous aident-ils ?
CYNTHIA FLEURY Je vais les énumérer rapidement : imaginatio vera, pretium doloris et vis comica. Je les ai délibérément présentés en latin, comme pour échapper à la novlangue contemporaine. Le latin, comme dernier espace de liberté pour penser et dire. L’imaginatio vera, c’est littéralement l’imagination vraie, celle qui donne accès au Réel, et non celle avec laquelle on fuit dans les méandres fantasmatiques. Personne n’a l’exclusivité de la définition du Réel. Le théâtre social qui nous est imposé, selon nos cultures et nos traditions, n’est pas le Réel. C’est à nous d’inventer le Réel. Pretium doloris, c’est le prix de la douleur ; autrement dit, que sommes-nous prêts à risquer, à payer pour penser et agir selon nos principes ? Enfin, la vis comica, ou force comique, car l’individu est manquant par excellence. «  Connais-toi toi-même  », c’est d’abord comprendre que l’individu n’est pas monde, qu’il est limité, insuffisant. Ensuite, la vis comica, c’est cette capacité de décentrement du sujet, de mettre à nu la réalité sociale et ses semblants, de résister au pouvoir, non par
la violence, mais par la déconstruction symbolique.

Depuis la fin du XXe siècle, la question du sujet politique ou historique pour transformer le monde et les rapports de forces semble rester sans réponse. C’est là que vous remettez l’individu au cœur comme sujet «  individuel  » mais aussi «  collectif  » ?
CYNTHIA FLEURY Bien évidemment, l’individuation permet de construire un récit commun. C’est comment notre singularité, ce qu’il y a de plus intime, notre talent, notre créativité, nous le mettons au service de ce récit commun. Dans nos vies, chaque jour, nous donnons une part de nous-mêmes et nous n’avons pas le sentiment d’être en dénégation de notre sujet, mais au contraire d’être en continuité.

Il y a un travail de transmission dans cet ouvrage que vous appelez «  livre de moitié de vie  », même si vous restez en retrait dans cette évocation personnelle ?
CYNTHIA FLEURY Je n’utilise que très rarement le «  je  » dans mes livres. Et lorsque je l’emploie, c’est en guise de palier commun, d’outil méthodologique. Ce «  je  » m’est si peu personnel qu’il est commun à tous : c’est l’expérience symbolique de la moitié de vie. Arithmétiquement, cela ne l’est peut-être pas. Mais, dès lors, l’individu sait qu’il est désormais de l’autre côté de la pente existentielle.

Cet aspect endogène, intime, clé d’une revitalisation de l’individu, assure la meilleure protection de l’État de droit. Pourtant, selon vous, cet individu qui veut vivre, et non survivre, se trouve en butte au «  pouvoir politique  ». Pourtant, n’y a-t-il pas besoin de pouvoir pour changer les choses ?
CYNTHIA FLEURY Dans l’héritage de Marx, de Foucault, de Bourdieu, dans ce sillage de la sociologie critique, et même dans celui de l’école de Francfort, d’Adorno ou d’Axel Honneth, j’ai voulu continuer la déconstruction de la notion de pouvoir. Il s’agit de montrer à quel point c’est une fantasmatique et comment le pouvoir tient à cause de nos soumissions quotidiennes, de nos capitulations, de nos renoncements et de nos manques de déconstructions. Le substantif «  le pouvoir  » est un simulacre. Le verbe «  pouvoir  », à l’inverse, est à réinvestir, dans le sens de «  faire  », de «  transformer  ». Ce que les Américains appellent les «  makers  », ceux qui font, ceux qui labourent. Mais, quand nous parlons du «  pouvoir  », nous n’évoquons pas cela généralement, mais plutôt le «  système  » de confiscation – les «  gens de pouvoir  » –, précisément ce qui empêche de faire. La tentative de l’irremplaçabilité, soit pousser au maximum l’individuation, c’est déconstruire la croyance religieuse que nous avons dans le pouvoir et dans son caractère substantif. Comment inventer alors une politique autre qui ne passe pas par cette fossilisation du pouvoir, c’est le défi de ce XXIe siècle. Je n’apporte pas la solution dans ce livre mais j’ai des débuts de solutions, ou en tout cas des débuts de combats.

Quels sont-ils ? Pouvez-vous citer au moins un grand chantier d’avenir ?
CYNTHIA FLEURY Cela passe par des choses très concrètes : travailler à l’émergence d’une allocation universelle, par exemple, ou défendre la création de temps citoyens (c’est-à-dire sur le temps de travail des moments qui sont dédiés à l’apprentissage citoyen) dans les entreprises et les administrations. Il s’agit d’affirmer que le travail doit faire lien avec l’émancipation et non pas avec la survie. Au niveau européen, lancer une initiative citoyenne sera sans doute nécessaire, mais insuffisant. Chacun, à son niveau, peut faire avancer ce projet politique déterminant pour l’État de droit. Sans modélisation économique, la citoyenneté capacitaire n’est qu’un nouveau leurre. Il faut trouver collectivement, donc politiquement, le temps et l’argent pour former les citoyens à une souveraineté plus active, plus participative, même s’il ne s’agit pas de nier la nécessité de la démocratie représentative. Les chantiers d’avenir sont multiples, et les engagements aussi. Militer pour l’open data, partager l’information, faire qu’elle soit de nouveau performative, transformer les données afin qu’elles soient convertibles et transparentes. Prenons un autre exemple, avec le philosophe Frédéric Worms, en partenariat avec l’hôpital public de Paris (AH-HP), nous créons la première chaire de philosophie à l’hôpital. Les cours magistraux vont débuter en janvier 2016 à l’Hôtel-Dieu. Il y aura de grands cours de philosophie sur le soin ouverts à tous, sur la santé publique, sur l’environnement, sur la conscience, sur l’homme «  augmenté  », sur la fin de vie, etc. Ceux qui ont envie de faire une certification citoyenne pourront le faire. Ce sont des séminaires croisés entre médecins et patients. C’est là une manière de lutter contre la chosification et la déshumanisation qui peuvent sévir à l’hôpital ou dans le service public. Il y aura également un service civique. Là encore, ce n’est là qu’une initiative parmi d’autres pour faire vivre la citoyenneté capacitaire.

Vous publiez une chronique hebdomadaire dans ces colonnes. Que tirez-vous de cette relation si particulière avec les lecteurs de l’Humanité  ?
CYNTHIA FLEURY Cet exercice qui m’a été proposé il y a plus de treize ans est un miracle. Seule l’Humanité pouvait faire ainsi confiance à un auteur, jeune enseignant-chercheur, inconnu au bataillon. La chronique est d’abord parue le mardi, ensuite le mercredi, et maintenant le vendredi. Depuis plus de treize ans, chaque semaine, j’essaie de saisir un moment que nous avons en commun dans l’actualité, quelque chose qui nous interpelle afin ensuite de le présenter sous un angle différent. Il ne s’agit pas d’en tirer une leçon ou une morale. Cette tribune cherche toujours à faire lien vers les livres, vers les auteurs et vers tous ceux qui pensent le monde d’aujourd’hui et qui nous sont absolument nécessaires. Je considère que la pensée c’est de l’action. C’est ce qui construit le monde et j’ai donc toujours à cœur de faire ce lien avec les penseurs de notre temps.

(1) Les Irremplaçables. Éditions Gallimard,
224 pages, 16,90 euros.

(2) Intellectuel critique américain, historien 
et sociologue, décédé en 1994. Il a notamment publié la Culture du narcissisme (1979) 
et le Moi assiégé (1984), dont les traductions 
ont été publiées par les éditions Climats
en 2000 et 2008.

Pour une démocratie revitalisée. La question de la démocratie 
et de l’individu est au cœur de ses travaux de philosophie politique. En 2005, 
Cynthia Fleury a publié les Pathologies 
de la démocratie et, en 2010, la Fin 
du courage (Fayard). En 2015, l’ouvrage 
 les Irremplaçables (Gallimard) signe 
son souci de revitaliser un «  État de droit  » moderne. Depuis treize ans, elle tient 
une «  chronique philo  » hebdomadaire dans l’Humanité (voir page 15). 
Professeur à l’American University of Paris 
et psychanalyste, elle siège au Comité consultatif national d’éthique depuis 2013.