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Publié : 24 novembre 2015

La fin des illusions d’une France sans frontières

Fin connaisseur de la France, l’universitaire américain Mark Lilla se penche sur un pays meurtri qui ne doit plus rejeter l’idée de nation

En août 2014, j’arrivai à Paris pour y passer une année sabbatique et écrire. Vu de New York, Paris m’apparaissait un petit hameau où je pourrais flâner et bien bouffer, loin de la marche de l’Histoire. J’y trouvai un appartement loin du centre, près des Buttes-Chaumont. Chaque matin durant l’automne qui suivit, je prenais mon expresso dans un petit café à côté du métro Jourdain, y lisais un livre et y pensais aux miens. Jusqu’au 7 janvier. Ce matin-là, j’entamais la lecture de Soumission, de Michel Houellebecq, quand mon portable sonna et que j’y ai trouvé ce texto : " Massacre Charlie Hebdo ".
J’avais cru comprendre la France. J’avais habité Paris entre 1988 et 1990, et là, j’ai assisté à l’un des grands tournants de l’histoire moderne. Mais cette année-ci, j’ai vite compris que certaines choses dans la psyché d’une nation ne se révèlent que quand elle subit un traumatisme et essaie de s’en remettre. Il fallait que je devienne psychologue et réapprenne l’art d’écouter. -Chaque matin au café je recevais mon " patient ", qui s’est vite dévoilé dans les journaux, les hebdomadaires, les sites Internet, et les émissions de BFMTV beuglant sans cesse au-dessus du zinc. Et j’ai suivi, parfois touché, parfois perplexe, son parcours au travers de ses propres illusions.
D’abord, c’était le déni et le repli. Faut-il s’interroger sur les racines théologiques de l’islamisme meurtrier ? Non, il suffit d’être " pour les musulmans " et de fermer les yeux. C’était même un -ordre. A-t-on le droit de manifester contre cette menace en appelant à la solidarité républicaine et même nationale ? Non, des statistiques sans aucun rapport avec rien montrent qu’une telle manifestation ne serait que l’expression d’un " catholicisme zombie " et raciste, tendance Pétain. En bon analyste j’ai écouté mon patient sans piper mot, pariant que le travail se ferait de lui-même. Ce qui eut lieu en un sens. Après le 13 novembre, il n’est plus imaginable de tenir à nouveau de tels propos. Le sanglot de l’homme blanc, et non-blanc, est désormais réservé aux victimes.
Ensuite, mon patient s’est réfugié dans ce que les psychologues appellent le marchandage. En plein traumatisme, une victime essaie parfois de se transformer elle-même pour faire plier la réalité. Un enfant qui devient subitement sage dans l’espoir que ses parents se réunissent… Je ne sais comment expliquer autrement le drame kabuki autour des réformes scolaires qui s’est déroulé après les attentats de janvier. Si nous abandonnons l’histoire de France, l’histoire de l’Europe, les esprits hostiles se calmeront-ils ? Si nous parlons de l’Encyclopédie pendant 55 minutes en troisième au lieu de 55 secondes en terminale, reviendrait-elle, la République bénie de Péguy ?

Marée de haine

Tout ce tohu-bohu pour esquiver le fait qu’à court terme les écoles françaises ne peuvent rien pour endiguer la marée de haine qui déferle partout dans le monde par Internet et fascine les jeunes par une mythologie mortifère.
Mais c’est cette dernière semaine, hélas ! terriblement endeuillée, que mon patient s’est heurté à l’une de ses illusions les plus enracinées. C’est la conviction que la France en tant que nation peut s’abstenir d’assurer sa propre défense. Cette illusion n’était pas le résultat d’une trahison des élites, idée fixe des zemmouriens, mais d’une réalité.
Tant que, pendant des décennies, la seule menace pour la sécurité européenne était militaire et venait de l’Union soviétique, il était compréhensible que la France comme le reste du continent ait laissé faire – et dépenser – les Américains. On comprend aussi que les institutions de l’Union européenne avaient été édifiées alors pour faciliter la circulation du capital, des produits, des idées et des êtres humains, sans réflexion quant aux conséquences pour la sécurité des Etats.
Cette situation appartient au passé. Les Etats-Unis ont déclenché la crise présente et n’ont ni la volonté ni le pouvoir de remettre tout en ordre. L’Union européenne n’a, elle, ni la volonté ni le pouvoir de réguler le flux migratoire qui lui arrive, pas seulement de la Syrie, mais de tous les coins les plus misérables de la planète. Ni même de contrôler la circulation des criminels et armes à l’intérieur de l’espace Schengen. Quant à la menace du terrorisme islamiste, elle s’épanouit dans un cyberespace où l’on perd la trace de l’ennemi en un clin d’œil.
Pour la première fois depuis que je l’avais en cure, mon patient a pris peur. L’ombre de Thomas Hobbes est passée sur son visage. Pour l’instant, la réponse du président Hollande est rassurante – bien que discutable dans ses détails – et à la hauteur des événements. Mais une fois le choc passé, restera la question de savoir si les classes politique et intellectuelle du pays sont finalement prêtes à renoncer encore à une illusion précieuse : celle que l’Etat-nation est périmé, que toute frontière est suspecte, et qu’on peut s’interroger là-dessus sans être un réactionnaire.On le sait : la fin des illusions est une illusion. Mais on peut toujours améliorer ses illusions.
Par Mark Lilla