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Publié : 18 novembre 2015

Le corps face aux images

Pris en otage par la violence des images qui annihilent notre puissance d’agir, nous devenons paradoxalement les victimes de l’image, y compris devant l’image des victimes.

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La philosophe Marie-José Mondzain.

Le corps face aux images

« Corps », « images », deux mots bien difficiles à définir de façon simple et univoque. Entre eux, la locution « face à » d’emblée divise la scène de leur rencontre dans un face-à-face, voire un affrontement qui impose une orientation, une relation orientée. Le corps face aux images, convoque la question du regard et désigne le site du spectateur qui ferait face à un objet sans corps et sans regard. Cela fait beaucoup de présupposés.
On a que trop tendance à considérer le registre visuel dans l’immédiateté d’un donné obvie lié à l’usage d’un seul organe. Produite par des mains ou construite par le regard, l’image en tant que telle échappe à tout registre naturel. Il n’est pas davantage évident que les images soient des objets, choses parmi les choses. Deux écueils obstruent la réflexion : la réification des images et la substantialisation du sujet qui les regarde. Le terme d’image indique une opération spécifique du regard en l’absence des choses. Cette opération, génériquement fictionnelle, est sans doute celle d’une expérience de l’absence pour un spectateur à la fois actif et désorienté.
La pensée chrétienne de l’image a déplacé la question du corps vers celle de la chair, en faisant de l’image le site d’une incarnation fictionnelle par opposition au réel des corps. Cette conception a fait de l’image un geste et non une chose, relevant du double registre du visible et de l’invisible. Spinoza dans sa distinction des trois genres de connaissance s’interroge sur ce que peut un corps dans son rapport au monde et distingue trois genres de connaissances selon l’accroissement de notre puissance d’agir. Deleuze, commentant Spinoza, évoque le corps face à la vague qui, d’abord naufragé, surmonte ensuite la vague par son savoir de nageur, puis ne fait plus qu’un avec elle dans la joie d’une liberté sans bord.
Je voudrais à mon tour distinguer trois genres de relations aux images qui pourraient correspondre à trois situations du corps en relation avec elles, situations où se joue le rapport de la jouissance du spectateur à sa puissance d’agir et à sa liberté. À un premier niveau, ce qui nous est donné à voir est reçu passivement, fait l’objet d’une expérience qui laisse au visible tout le pouvoir de faire de nous des choses à notre tour. Cette relation de face-à-face est la situation empirique élémentaire où les images ne sont qu’un spectacle qui s’adresse en s’imposant au sujet de la jouissance. Toute image est susceptible d’être éprouvée selon ce mode passif qu’il s’agisse de la Joconde ou d’une image publicitaire. C’est même ce qui a justifié les gestes iconoclastes qui veulent susciter le réveil du corps et l’insoumission de l’intelligence du spectateur fasciné.
La passivité du spectateur est programmée aujourd’hui par les industries de consommation et de communication visuelles qui nous séduisent jusque dans le champ culturel. Dans cette expérience c’est le corps de l’image qui dispose de mon corps jusqu’à sa passive désubjectivation. Pris en otage par la violence des images qui annihilent notre puissance d’agir, nous devenons paradoxalement les victimes de l’image, y compris devant l’image des victimes. Youtube est le canal exemplaire de cette offre de consommation passive quelle qu’en soit la source. Dans l’expérience du deuxième genre, le corps du spectateur se réapproprie son pouvoir. Actif, il met en mouvement son énergie cognitive et ses ressources discursives. La relation de son corps de sujet parlant à ce qu’il voit et à ce qui lui est donné à voir, dans la composition raisonnée et critique de ses affects, organise son autorité sur le site de la soumission fascinée.
Le spectateur s’ouvre à sa puissance d’agir par son pouvoir de connaître. Il convoque tous les critères d’analyse techniques et formels, induisant une relation active avec les producteurs et les créateurs d’images car ce savoir inclut les savoir-faire. Toutes les opérations discursives et herméneutiques déploient leur champ de compétence, et touchent tous les régimes de signes. L’activité critique inséparable du savoir technique, est surtout inséparable de l’analyse des conditions historiques de la production des images. À ce niveau d’action, une saine austérité semble présider à cet élan cognitif et au travail productif. Or dit Spinoza : « Nous sentons, nous expérimentons que nous sommes éternels ».
Entendons ici que l’expérience sensible que nous faisons des images déborde sans fin le cadre historique et la maîtrise cognitive et technique de cette expérience sensible elle-même. À quoi reconnaît-on une image d’art si ce n’est à la nature inépuisable de la rencontre sensible que font nos corps en présence des images ? À ce troisième niveau les images font une apparition singulière, face à un spectateur qui ne fait plus l’épreuve passive de sa soumission au visible, ni l’expérience objective de son savoir. Je choisis plutôt de désigner le site de notre expérience de l’éternité des images sous le terme de zone, site où peut se déployer l’expérience d’une illimitation.
Les opérations imageantes qui surgissent en tant que pur événement sont celles qui accroissent sans fin à travers les siècles notre puissance d’agir. Cette expérience est celle du débordement de tout savoir par la joie que donne le site d’indétermination qui pourrait tout aussi bien porter le nom de la liberté. La création met au monde la zone où peut s’éprouver l’infinité des possibles. Tel est bien le don par excellence que fait à tous sans exception un geste artistique. Au-delà des satisfactions cognitives, celles du savant ou celles du virtuose, une zone offerte au corps qui accède à sa puissance d’agir est bien ce qui fait de tout geste créateur un geste révolutionnaire c’est-à-dire susceptible de transformer le monde. C’est pourquoi les trois régimes opératoires des gestes imageants désignent trois registres politiques qui concernent la relation de notre puissance singulière face aux pouvoirs institués.

Marie-José Mondzain participe ce mercredi au Festival Mode d’Emploi. Le corps face à la puissance des images, à 19h30, à l’amphithéâtre de l’Université de Lyon.

Marie-José Mondzain Philosophe et spécialiste de l’image