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Publié : 6 novembre 2015

Hommage américain à un « sage provocateur »

Outre-Atlantique, René Girard n’a pas fait école mais laisse un héritage à l’image de son œuvre, libre, controversé et fertile.

« De même que votre pensée connecte plusieurs disciplines, votre vie traversa lentement cet immense continent. » Dans le discours de réception de René Girard à l’Académie française, Michel Serres insistait sur le long itinéraire américain de l’anthropologue français, « son ami intime, son contemporain pendant une trentaine d’années » au sein de trois universités et son « voisin de bureau » à Stanford où il termina sa carrière après avoir enseigné dans les universités d’Indiana, Johns Hopkins, Bryn Mawr, Duke et de New York.
« Quand une œuvre est profonde et décisive comme la sienne, elle n’est pas forcément célèbre », souligne encore Michel Serres, joint jeudi 5 novembre par téléphone. En Californie comme sur la côte Est, ce n’est pas la célébrité que René Girard était venu chercher mais bien plutôt « le calme et la paix, loin des violences de l’Europe », explique Benoît Chantre, qui dirige l’association Recherches mimétiques dédiée à la réception critique de l’œuvre dans le monde.

Un homme discret

« Alors que Michel Serres remplissait les salles, les séminaires de René Girard étaient plus confidentiels, indique Benoît Chantre. C’était un homme d’une extrême discrétion, d’une extrême timidité. Il n’a jamais cherché à se construire un réseau et menait une vie délibérément retirée. Il n’a pas fait école aux États-Unis, comme Jacques Derrida, et on ignore même souvent qu’en 1966, il a organisé une conférence qui a introduit le structuralisme français en Amérique. »
Si ses livres étaient destinés d’abord au public français, qui lui réservait un accueil enthousiaste et critique à la fois, sa carrière éblouissante fut américaine. Les universités les plus prestigieuses lui offrirent la possibilité de construire une œuvre personnelle, libre, pluridisciplinaire.
Certains de ses anciens élèves sont aujourd’hui les principaux continuateurs américains de son œuvre, comme Éric Gans, professeur à l’université de Los Angeles (UCLA), Sandor Goodhart à l’université Purdue d’Indiana, Andrew McKenna à l’université Loyola de Chicago, ou encore Andrew Feenberg à l’université Simon Fraser de Vancouver.

René Girard « voulait vaincre son adversaire »

« L’influence de René Girard est considérable dans le monde entier », précise le philosophe Jean-Pierre Dupuy, professeur à l’université Stanford. « Mais nul n’est prophète en son pays, et René Girard fut aussi l’objet de vives critiques au sein de son université ».
Interrogée par France Culture, Cécile Alduy, également professeur dans cette université, retient la pugnacité d’un penseur qui « avait une vision de la rhétorique, de l’exercice universitaire, comme un combat d’idées ». Il « voulait vaincre son adversaire » et fut critiqué pour la volonté globalisante de sa théorie.
Benoît Chantre, lui, veut retenir le paradoxe de cette figure intellectuelle, qui « en faisait aussi la beauté : timide, il voulait jouer un jeu franc avec la violence et ne se méprenait pas sur celle qui se cachait derrière une apparente sérénité universitaire. C’est sans doute une des raisons de sa solitude. Mais il était extrêmement ouvert à la discussion et a rassemblé autour de lui des chercheurs de toutes disciplines, théologiens, archéologues, historiens, philosophes, économistes… »
Éminent professeur qui fut convié à dîner avec Ronald Reagan, alors président des États-Unis, inspirateur des travaux de nombreux chercheurs américains, René Girard faisait la fierté de Stanford, qui a salué dans son communiqué la « vision audacieuse et vaste de la nature, de l’histoire et de la destinée humaine » de ce « sage provocateur ».

Béatrice Bouniol