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Publié : 6 novembre 2015

« René Girard, le dernier grand penseur de la non-violence »

Le journaliste, éditeur et essayiste Jean-Claude Guillebaud n’a cessé, dans son travail, de populariser la pensée de René Girard. Son prochain livre Le tourment de la guerre, à paraître le 6 janvier 2016 (Ed L’iconoclaste), lui est dédié.

Vous avez rencontré René Girard en 1978 et n’avez cessé de le fréquenter. Comment le définiriez-vous ?
Jean-Claude Guillebaud : C’était un homme prodigieusement sympathique et chaleureux, avec une tête de prophète, de patriarche. Il est sûrement l’homme qui a le plus compté dans ma vie. Comme le disait Michel Serres, il était devenu le dernier grand penseur de la non-violence. Il m’a ramené au christianisme. Non pas par élan mystique, mais en me faisant comprendre la pertinence et l’intelligence du message évangélique, montrant qu’il parle aux hommes de ce temps, même non croyants.
Dans votre livre à paraître, vous soulignez que René Girard a montré que « l’objectif ultime des “interdits anciens” était de conjurer la violence »…
J.-C. G. : À partir du « désir mimétique », René Girard est arrivé au concept de la « crise mimétique ». Il a noté que, dans les sociétés archaïques, se déroulait toujours le même phénomène : quand la violence menaçait la société, il lui suffisait de se trouver un ennemi commun pour rétablir la paix. La foule suspecte un individu d’être coupable de ce qui lui arrive, la peste par exemple, et entre dans une crise mimétique jusqu’à le lyncher, pensant que cela ramènera la paix. Cependant, pour que cela soit efficace, tout le monde doit être convaincu de la culpabilité du bouc émissaire.
C’est à partir de là que Girard a dit : « Nous vivons dans des sociétés sacrificielles », c’est-à-dire : « Nous sommes toujours convaincus que l’autre est coupable. » Or, un jour un message inouï est arrivé, c’était il y a deux mille ans. Le message du christianisme, qui a dit : non, les victimes ne sont pas coupables. Le christianisme a démonté le piège du mimétisme.
Il y a une progression tout à fait logique chez Girard, de l’analyse du désir à celle de l’emballement du désir de tous qui fait naître la violence. Toutes les cultures humaines se sont fondées là-dessus, et un jour surgit une parole inouïe : le christianisme, qui dit que les victimes ne sont pas coupables. Cette révélation déconstruit progressivement toutes les cultures, c’est pour cela qu’elle est explosive. Girard le montre : le christianisme, dans son message principal, c’est de la nitroglycérine, tout sauf de la guimauve.

Le christianisme de René Girard a-t-il été un obstacle à son audience ?
J.-C. G. : Il a été longtemps durement jugé par une partie de la presse française, surtout dans des années 1970, où il n’était pas toujours bien vu de se dire chrétien. Cela s’est interrompu depuis une dizaine d’années. Certains philosophes de la déconstruction, proches de Derrida, ont permis cela ; des philosophes athées également, par exemple l’Italien Gianni Vattimo, qui a expliqué que Girard l’avait ramené au christianisme. Il a pris alors une audience internationale.
La pensée de René Girard est une bombe à retardement. Chaque année qui passe on parlera un peu plus de ses analyses. L’intelligence avec laquelle il parle du terrorisme est impressionnante, dans Achever Clausewitz notamment.

Recueilli par Sabine Audrerie