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Publié : 8 juin 2015

Islamisme : à quoi sert un intellectuel musulman ?

Yves Mamou

Yves Mamou est journaliste professionnel. Il a travaillé à Libération, la Tribune, le Canard Enchainé, l’Expansion, Le Monde. Il est également l’auteur de divers ouvrages. Une machine de pouvoir, la direction du Trésor (La Découverte, 1988), C’est la faute aux médias, Essai sur la fabrication de l’information (Payot, 1991) ; Parents à charge, quand nos proches deviennent dépendants (Grasset, 1998) ; Camélia.came (Editions Stock) 2008. (roman policier) ; Une longue cuillère pour le diable (Editions Leo Scheer 2010) (roman policier) ; Rendez Sam (Editions Leo Scheer 2012) (roman policier) ; Israël, les maladies des religieux (Essai) (Editions Leo Scheer 2013) ; Hezbollah dernier acte (Editions Plein Jour, 2014). En préparation Après Charlie, glossaire des fractures françaises (Editions du Toucan).
Les intellectuels musulmans ont vivement réagi au meurtre des journalistes de Charlie Hebdo. Ils ont écrit, blogué, accordé des entretiens à la radio et à la télévision. Leur parole a été d’autant plus appréciée et même recherchée, qu’on lui prêtait un caractère salvateur. A « nous », « Européens devenus incapables de comprendre des comportements procédant de motivations religieuses(1) », pouvaient-ils dire quelque chose que nous n’ayons pas compris ?

L’islam contre les intellectuels :
Les intellectuels arabo-musulmans – Fetih Benslama, Mohamed Kacimi, Tahar Ben Jelloun, Kamel Daoud… – sont des consciences malheureuses. Artistes, universitaires, journalistes, pétris de cultures occidentale et orientale, ils vivent là ou ils peuvent se réaliser en tant qu’individus, c’est-à-dire en Europe ou aux Etats Unis. Quand ils vivent dans leur pays d’origine (Boualem Sansal, Kamel Daoud…), ils n’ont aucun rôle social particulier et pas de statut. Dans le pire des cas, ils sont une cible, soit de leur gouvernement, soit des islamistes.
En France, face à leurs coreligionnaires, les intellectuels musulmans sont inaudibles. Ils ne représentent qu’eux-mêmes et sont dans l’incapacité de jouer le moindre rôle d’intermédiation. « Toute l’histoire de l’islam et du monde arabe est l’histoire de la mise à l’écart, si ce n’est de la mise à mort des intellectuels » affirme Mohamed Kacimi (2). (…) Tout intellectuel qui ne parle pas au nom du Prince ou, mieux, de Dieu est suspect. Quiconque dit à la communauté, non pas ses rêves et ses fantasmes, mais ses vérités est taxé ipso facto de « mécréant » et de « traître ». Pour dire cette misère de l’intellect, il suffit de rappeler que les funérailles de Naguib Mahfouz n’ont réuni que deux cents personnes, alors qu’un prêche de n’importe quel obscur imam draine des milliers de gens.

Inutiles les intellectuels musulmans ? Auprès des leurs certainement ! Mais ici, pour qui sait entendre, ils peuvent aider :
Tout d’abord, ils ont été nombreux à réagir à la violence Charlie et leur horreur n’avait rien de simulé. Fawzia Zouari (3), écrivain, a eu un haut le cœur « devant le spectacle de gueules hirsutes prêtes à massacrer au nom d’Allah ». Elle a simultanément vitupéré « une élite intellectuelle arabe (…) qui parle principes et se vend pour une poignée de dollars, qui fait du bruit et qui ne sert à rien ! »
Mohamed Sifaoui (4), journaliste, auteur, dont on ne présente plus le courage et l’intelligence, s’est exclamé « Ils ont tué deux de mes plus chers amis. Je ne leur pardonnerai jamais. »
Ghaleb Bencheikh (5), islamologue et membre de la délégation des droits de l’homme est allé encore plus loin. Dans une langue impeccable et en des termes qu’aucun « blanc » français, catho ou juif, n’oserait utiliser, il a dénoncé « les manquements à l’éthique de l’altérité qui altèrent des communautés musulmanes ignares et déstructurées. »
Abdennour Bidar (6), philosophe, a exprimé sa « nausée et (son) envie de vomir » dès le 7 janvier. Il s’est ensuite adressé directement aux terroristes pour leur dire « en tant que philosophe musulman, je refuse, je refuserai toujours jusqu’à la mort, que des hommes s’arrogent le droit de tuer au nom de l’Islam », « Je voudrais leur dénier le nom de musulman. »

Ils ont dit que c’était à l’islam de s’adapter à l’Europe. Et pas l’inverse :

Hind Meddeb (7), journaliste et réalisatrice franco-tunisienne, fille de l’intellectuel Abdelwahab Meddeb, a rappelé le 8 janvier, sur sa page Facebook, la déclaration que son père (aujourd’hui décédé) avait prononcée au lendemain de l’assassinat de Théo Van Gogh par des islamistes. « Ce n’est pas à l’Europe de s’adapter à l’islam, c’est à l’islam de s’adapter à l’Europe, à l’islam d’apprendre à subir la critique même la plus offensante sans en venir au crime de sang pour se défendre. »
Certains ont aussi pointé la complicité passive des musulmans

Fetih Benslama (8), spécialiste en psychopathologie et Professeur à l’Université Paris-Diderot, a bien compris que les dessinateurs de Charlie n’étaient pas morts dans un tremblement de terre mais sous les balles d’assassins islamistes : « Il faut que les musulmans cessent de nier que ce qui se passe là vient de l’islam (…). Il faut que les musulmans tranchent tout lien à ce qui peut permettre cette horreur. »
L’écrivain et journaliste algérien Kamel Daoud (9) a lui aussi pointé la responsabilité des musulmans : « El Baghdadi est plus insultant pour Mohammed que la caricature de Charlie » écrit-il . Après avoir vu les images du pilote jordanien brulé vif par l’Etat islamique, il s’interroge sur le fait de savoir pourquoi « on pense que l’Occident menace l’islam et les musulmans plus que ces monstres avec leur drapeau noir et leurs méthodes de barbare ? » Et la réponse fuse « On connaît tous la réponse du côté Sud du turban : l’occident est un complexe dans nos âmes et sa haine explique nos replis et masque nos lâchetés. Ce n’est pas l’islam qu’il s’agit de défendre pour beaucoup d’entre nous, mais nos détestations et nos infériorités. Sinon, rien n’explique pourquoi vendre des fillettes par Boko Haram provoque moins d’émeutes, de manifestations et d’hystérie que des caricatures ou qu’un pasteur américain fou qui brûle une page du Coran. »
En 2014 déjà, Abdennour Bidar avait, dans une « Lettre ouverte au monde musulman » (10), pris à parti les musulmans. « D’où viennent les crimes de ce soi-disant « Etat islamique » ? Je vais te le dire, mon ami. Et cela ne va pas te faire plaisir, mais c’est mon devoir de philosophe. Les racines de ce mal qui te vole aujourd’hui ton visage sont en toi-même, le monstre est sorti de ton propre ventre » Et il en sortira autant d’autres encore pire « que tu tarderas à admettre ta maladie. »
Ghaleb Bencheikh (5) est allé encore plus loin « Il est de notre responsabilité, d’abord à nous, citoyens musulmans, de nous opposer à tout ce qui l’attise l’incendie (islamiste) et l’entretient. »
Le grand écrivain algérien Boualem Sansal est intervenu à plusieurs reprises dans la presse française, au début de l’année 2015, pour condamner « la passivité mortelle des musulmans (…) Si l’islam n’accepte pas la critique alors il n’a pas sa place dans la société (11). »

Mais ils ont aussi dénoncé la complicité passive des Français :

Très vite, dès le 29 janvier, Boualem Sansal s’est également tourné vers la France et a adjuré les Français « de se réveiller face à la propagation de l’islamisme (12). »
Début février, le ton change et la supplique devient accusation de complicité : « Les européens trouvent toujours une explication pour dédouaner les islamistes (13) » : « Le halal, le voile, les prières dans les rues, le mouton de l’Aïd, sont des épisodes qui ont été regardés sous l’angle social et culturel, voire comme de simples phénomènes de mode ou d’affirmation identitaire, alors qu’ils étaient des étapes planifiées d’un programme politique mondial. Ils ont enfin, et c’est le plus grave, sous-estimé la capacité de l’islam à s’implanter dans de nouveaux territoires. L’islamisme européen est né ; un jour il se constituera en partis politiques ayant naturellement pour but de conquérir le pouvoir. »
Ghaleb Bencheikh aussi a dénoncé la complicité intellectuelle et politique de la France avec l’islamisme, « Aucun colloque de grande envergure n’a pu se tenir, aucun symposium important n’a été organisé ; pas la moindre conférence sérieuse n’a été animée pour pourfendre les thèses islamistes (5). »
Zineb El-Rhazoui (14), journaliste et militante franco-marocaine, rescapée du massacre de Charlie Hebdo a elle-aussi contre attaqué, affirmant qu’il était temps « de sortir de la compréhension de l’autre, qui n’est que la compréhension du radicalisme. Il est grand temps de tendre la main aux laïques, à ceux qui se battent, qui connaissent la réalité de l’intégrisme et qui l’ont parfois payé très cher. (…) C’est sur eux qu’il faut mettre la lumière, et pas sur des gens qui pleurent d’être stigmatisés derrière une barbe ou une burqa. »
Ces intellectuels qui écument de colère face à la passivité complice de l’Europe et de la France en particulier, enragent également de leur propre impuissance. Car ils le savent bien, la réforme de l’islam ne peut venir que du monde religieux et de lui seul. « Il y a un travail à faire par de nouveaux théologiens éclairés, des imams instruits, des croyants qui acceptent la liberté de conscience comme fondement de la foi » écrit Fetih Benslama (7). « Que l’accusation d’apostasie qui autorise la mise à mort doit être abolie, que l’on doit renoncer à des notions comme l’islam « dîn wa dawla » (15), car elle est totalitaire, etc. Il faut assécher le marécage, ce qui redonnera aux musulmans de nouveaux espaces de liberté et de créativité. Personne ne peut le faire à leur place. »
Ce travail ne se fera pas sans pression populaire et politique. Ce qu’à compris Waleed al Husseini (16), écrivain-blogueur palestinien réfugié en France, qui exige des représentants du culte musulman en France qu’ils s’engagent sur trois pistes : « Respecter et défendre le droit de tout musulman à changer de religion, Renoncer à l’interdit fait à la musulmane d’épouser un juif, un chrétien ou un non-musulman. De respecter aussi bien les juifs et les chrétiens que les autres êtres humains. »

Mais les « collabos » existent aussi chez les intellectuels musulmans :
Tous les intellectuels musulmans n’ont pas été sur la même position intransigeante – bien qu’impuissante. Tariq Ramadan, intellectuel organique des Frères Musulmans, a été le plus bel exemple du « c’est pas bien d’assassiner, MAIS… »
« Le chafouin islamiste (Tariq Ramadan) ne comprend pas qu’il gagnerait, parfois, comme dirait Wolinski, à fermer sa gueule au lieu de nous servir ses litotes voilées » écrit Mohamed Safaoui (17), car lorsque l’on est républicain et progressiste, on est souvent d’accord avec la première partie de ses phrases et jamais avec la suite. Et pour cause, notre capiteux bonhomme, si charmeur et si séducteur, répète depuis plusieurs années « Je condamne les actions terroristes, mais… » quand ce n’est pas « je condamne la lapidation des femmes adultères, mais… »
L’écrivain Tahar Ben Jelloun (18) a eu beau titrer que l’attentat contre Charlie Hebdo représentait un « moment de vérité”, pour les Français musulmans, il a d’abord multiplié les arguments pour excuser les attentats (la misère dans les banlieues, le discours raciste du Front national…etc). En fin d’article seulement, il demande aux musulmans de « s’organiser pour prendre en main l’éducation des adolescents, un trop grand nombre d’entre eux se retrouvant dans les mains des islamistes. »
Au premiers jours des attentats de janvier, nombre de journalistes et d’intellectuels français ont fait jouer leur réflexe « Pas d’amalgame ! » Xavier de la Porte, rédacteur en chef du journal en ligne Rue89, a saisi son téléphone le jour même des attentats pour sauver la réputation des musulmans. Et qui Xavier de la Porte a-t-il appelé ? Youssef Seddik (19), philosophe tunisien, anthropologue, spécialiste de la Grèce ancienne et du Coran, lequel a abondé illico. « Nous n’avons pas à nous justifier en tant que musulmans » a-t-il proclamé, mouillant tout le monde au passage : « nous sommes tous responsables, quelle que soit notre religion : les chrétiens fondamentalistes, les extrémistes juifs, les islamistes radicaux. » Youssef Sedik a exprimé sa solidarité avec les victimes en tant qu’ « humain » et pas parce qu’il est musulman.
Hakim El Karoui (20), fondateur du Club XXIe siècle et ancien conseiller de Jean-Pierre Raffarin, exige de la République qu’elle prenne en main la formation des imams dans les universités, taxe la consommation halal pour financer de nouvelles mosquées, rende l’enseignement de l’arabe obligatoire et prenne en main l’organisation du culte musulman.
En d’autres termes, il souhaite que la République française devienne une République Française islamique laïque.
Autant demander à l’Etat islamique de le faire à notre place non ? Ca sera beaucoup mieux… exécuté !

Références.
[1] « Marcel Gauchet : Pourquoi le traumatisme Charlie Hebdo s’est évanoui en cent jours », l’Opinion, le 16 avril 2015
[2] L’Arabe n’attend qu’une seule chose de l’avenir, c’est qu’il lui restitue son passé.Entretien paru dans Libératon le 7 octobre 2006 et republié sur le blog troisième république tunienne le 4 avril 2015.
[3] « Mon quart d’heure de colère « Il y a des jours où je regrette d’être née arabe », 6 février 2015, in Europe Israel News.
[4] « Ils ont tué deux de mes plus chers amis. Mais pas leur essence » Le Huff Post, 07 janvier 2015
[5] « Il faut refonder la pensée théologique de l’islam »Le Monde.fr , le 20 janvier 2015
[6] Le Grand Journal, Canal+, 7 janvier 2015
[7] Le phénomène Daech expliqué par Fethi Benslama, Medias24, le 9 février 2015
[8] « Contre les « caricatures » et pas contre Daech ? », Impact 24 Info, 10 février 2015
[9] Abdenour Bidar : Lettre ouverte au monde musulman, 14 octobre 2014 Marianne
[10] « Il faut refonder la pensée théologique de l’islam », Le Monde.fr , le 20 janvier 2015
[11] « A ce point, la passivité des musulmans est mortelle », L’Express, le 13 janvier 2015
[12] « Islamisme : pour Boualem Sansal, « la France doit se réveiller », Le Progrès, le 27 janvier 2015
[13] « Les européens trouvent toujours une explication pour dédouaner les islamistes », Marianne, le 23 février 2015
[14] Le Grand Journal de Canal+, 19 mars 2015
[15] l’Islam défini non comme une religion, mais comme un système qui englobe le politique, religieux, militaire, économique, social, juridique bref, la totalité de la vie humaine.
[16] « Moi, musulman, je m’engage sur la laïcité », Waleed Al-Husseini, Liberation, le 4 février 2015
[17] « Tariq Ramadan n’est ni Charlie, ni flic, ni juif », Le Huff Post, le 10 janvier 2015
[18] “For French Muslims, a Moment of Truth”, New York Times, 15 janvier 2015
[19] Youssef Seddik : « Nous n’avons pas à nous justifier en tant que musulmans », Rue89, 8 janvier 2015
[20] « La République doit agir pour constituer un islam de France », Le Monde, 05 février 2015