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Publié : 7 décembre 2014

Bébé à volonté : elles ont décidé de congeler leurs ovocytes à l’étranger

Facebook et Apple ont lancé le débat sur la congélation d’ovocytes. Des Françaises rattrapées par leur horloge biologique y recourent chaque année en Espagne. Elles disent n’avoir pas le choix.

L’endroit ne ressemble pas à une clinique. Plutôt à un hôtel chic ou à un centre de thalassothérapie. Des plantes vertes dans les couloirs, des tableaux aux murs, à l’accueil des hôtesses qui vous appellent par votre prénom. Les bureaux sont tapissés de photos de bébés souriants, comme autant de signaux d’encouragement pour les patients. L’Institut valencien de l’infertilité (IVI), en Espagne, est l’un des gros centres au monde de médecine de la reproduction.
Comme tous les soirs depuis dix jours, Prune (les prénoms ont été modifiés) se fait injecter des hormones dans le ventre. La dernière piqûre doit avoir lieu trente-six heures exactement avant sa ponction. Entre 5 et 10 ovules seront prélevés, triés, vitrifiés par congélation ultrarapide, puis conservés sur place à - 196 °C, dans une cuve remplie d’azote liquide, avec des milliers d’autres gamètes ou embryons. L’opération se fait en un quart d’heure, sous anesthésie générale.
En habituée, la jeune femme de 33 ans, insensible à l’aiguille, discute avec l’infirmière dans un espagnol approximatif hérité du lycée et d’étés passés sur la Costa Brava. C’est la troisième fois qu’elle vient. Pour avoir les meilleures chances d’être enceinte par la suite, il faut prélever entre 15 et 20 ovules, donc effectuer plusieurs ponctions qui permettront, le moment venu, de tenter une ou plusieurs fécondations in vitro (FIV).
" Le premier voyage, c’était l’angoisse ", se souvient Prune. Toujours accompagnée de sa mère, elle se repère maintenant parfaitement dans la clinique et ses mornes abords. Elles partagent une chambre pendant cinq jours dans l’hôtel le plus proche et le moins cher. C’est leur dernier séjour. Heureusement, car en comptant l’opération, le traitement préalable, les examens et les voyages, on approche des 3 500 euros par ponction.
Tout a commencé l’année dernière, quand la jeune Parisienne, chargée de production dans le spectacle, a consulté une gynécologue, inquiète d’avoir des règles un peu trop rapprochées. Après des examens, Prune trouve un message sur son répondeur : " Vous avez une réserve ovarienne insuffisante, vous êtes candidate à une vitrification d’ovocytes. "" Je n’ai rien compris, se souvient-elle. J’en avais seulement entendu parler pour les filles qui ont des cancers. " Il faut en effet souffrir d’une maladie grave pour y avoir recours en France.
Mais au rendez-vous, quelques jours plus tard, la gynéco n’ose pas regarder Prune dans les yeux : " On ne peut pas vous le faire, votre réserve est inférieure à la norme mais vous n’êtes pas considérée comme malade. " Prune pleure. Elle est célibataire et elle a toujours voulu des enfants. " Tout ce que je peux vous conseiller, c’est d’en avoir un très vite, sinon ce sera trop tard ", conseille le médecin. " Là, je suis devenue grossière, s’excuse la jeune femme. Je lui ai dit : “Vous voulez quoi, que j’aille faire la pute pour tomber enceinte ?” " Elle n’aura plus de nouvelles.
Prune passe alors en revue ses options. Se jeter sur le premier venu ? Non. " J’ai pensé à un potentiel mec qui était dans ma vie à ce moment-là, puis j’ai pensé à l’enfant, se souvient-elle. Je me suis dit que je ne pouvais pas lui choisir un père qui n’allait pas être là. " Sous le coup de l’émotion, elle parle à son meilleur ami. " Plus jeunes, on s’était dit : si à 35 ans on n’a pas d’enfants, on en fera un ensemble. " Etait-ce sérieux ? De toute façon, il a quelqu’un. Tenter l’insémination avec un donneur anonyme à l’étranger ? Non plus. " Je crois encore à l’enfant de l’amour, encore un petit peu… "

Aucun candidat à la paternité

Après bien des rendez-vous médicaux, un médecin lui griffonnera l’adresse d’IVI sur un Post-it. Une quinzaine de Françaises font le voyage vers Valence chaque année. La vitrification représente moins de 1 % de l’activité du groupe, qui réalise essentiellement des inséminations et des FIV.Mais la technique, pratiquée depuis 2007, progresse fortement. Quelque 300 vitrifications pour " raisons sociétales " (par opposition aux femmes atteintes de cancers) sont effectuées chaque année. Au total, 32 bébés sont nés.
A Londres, Geeta Nargund, directrice médicale de la clinique Create Fertility, confirme le phénomène. " Toutes les semaines, lors de nos journées portes ouvertes, trois ou quatre jeunes femmes se montrent intéressées ", relate la gynécologue.
Parmi ces femmes, il y a Prune, mais aussi Garance Yverneau (35 ans) chef d’entreprise, Marie (38 ans), journaliste, et Caroline (34 ans), diplomate. Ainsi que Chloé (33 ans) et Laure (35 ans), qui vivent dans le nord et l’ouest de la France et sont toutes les deux médecins. Conformes au profil type relevé chez IVI, elles sont trentenaires, diplômées, célibataires, sans enfants.
Si la plupart préfèrent garder l’anonymat, ce n’est pas par honte. Mais elles n’ont pas envie d’avoir " La fille qui a fait congeler ses ovules " écrit sur le front. D’autant moins depuis qu’Apple et Facebook ont annoncé, en octobre, qu’ils allaient financer l’opération pour leurs salariées.Des commentaires désagréables leur sont alors revenus aux oreilles. " On a l’image de la fille carriériste qui diffère indignement son projet de grossesse alors qu’elle aurait dû obéir à la nature et s’y mettre plus tôt ", ironise Chloé.
Ces femmes acceptent de témoigner en détail, au téléphone ou au cours de longues pauses déjeuner dans des bistrots parisiens. Leurs histoires se ressemblent. A l’évidence, ce n’est pas pour privilégier leur carrière qu’elles se sont envolées vers Valence. Oui, elles ont fait des études absorbantes, qui se sont terminées vers 25, voire 30 ans. Elles sont sorties le soir, elles ont voyagé. " On profite de la vie, on se dit qu’on a tout notre temps ", résume Marie. " Jusqu’à 30 ans, c’est encore la jeunesse ! ", lance Camille. Des années de précarité ont pu s’écouler entre la fin des études et le premier emploi. Elles ont maintenant des professions passionnantes et chronophages.
Des enfants, elles en auraient bien voulu. Le problème, c’est qu’au cours de leurs vies amoureuses tourmentées, aucun candidat à la paternité ne s’est présenté. " Le temps passe, les déceptions s’accumulent ", souligne Caroline. Marie s’est enferrée dans des relations " compliquées " avec des hommes qui avaient toujours un pied dedans, un pied dehors. Garance Yverneau a eu des compagnons qui ne voulaient " pas d’enfants, ou pas maintenant ". Chloé sort d’une histoire de six ans qu’elle résume laconiquement : " Je me projette, mais je suis la seule. On passe la trentaine, j’arrête la pilule, ça ne va plus trop, je reprends la pilule, on se sépare. " Le constat est partagé par les médecins. " Ce qui est squeezé du débat, c’est pourquoi les femmes ont des enfants de plus en plus tard - à 30 ans en moyenne, soit quatre ans de plus à la fin des années 1960 - , observe François Olivennes, obstétricien et spécialiste de l’infertilité. Le travail est mis en avant, mais c’est un raccourci. L’un des facteurs, c’est qu’il faut avoir un compagnon qui veut des enfants au même moment. "
La société change, pas les corps. A 20 ans, on a 25 % de chances d’être enceinte à chaque cycle. A 35 ans, 12 % et à 40 ans, 6 %. Toutes ces femmes en sont conscientes. " On se dit que ça sera plus difficile, mais pas impossible ", tempère Marie. Et dans les magazines, Monica Bellucci, Marcia Cross, Geena Davis, Halle Berry ou Carla Bruni rayonnent, enceintes après 40, voire 45 ans ! Ce qu’on ne sait pas, c’est combien de stars ont utilisé les ovules de donneuses plus jeunes.
Un jour, elles ont eu le déclic. Les deux jeunes femmes médecins savaient quoi faire : bilan de fertilité et vitrification. Les autres n’ont pas été guidées par leur gynécologue, mais par la presse féminine ou des copines. " Une amie journaliste avait du mal à avoir un enfant, témoigne Marie. Quand elle avait 37 ans, d’après les tests, tout allait bien. Deux ans plus tard, on lui a expliqué qu’elle n’avait plus de solutions en dehors du don d’ovocytes. Elle m’a dit : “Ne fais pas comme moi. Réfléchis.” "

" Médecine de confort "

L’idée qu’elles pourraient renoncer à enfanter ne leur a pas effleuré l’esprit. Ce désir-là ne s’explique ni ne s’étouffe. Elle sont remonté la piste de gynécologues compréhensifs qui les ont orientées vers l’Espagne. Certaines ont été aidées financièrement par leur famille. Les autres se sont endettées. Parlez-leur de médecine de confort, elles explosent. " Ce n’est pas un plaisir, tranche Laure. Si je pouvais faire autrement, ce serait avec joie. " Rencontrer quelqu’un n’est pas si facile. Au travail, on connaît tout le monde, le cercle d’amis ne s’élargit pas. Il reste les sites de rencontres, auxquels certaines se sont inscrites, à reculons.
Chez IVI, sur les murs du bureau de la doctoresse Cécile Gallo, les inévitables bébés sourient. Elle vient de recevoir un bouquet de roses blanches, cadeau d’une patiente célibataire de 42 ans, enfin enceinte après une insémination avec donneur anonyme. Celle qui accueille les patientes françaises n’ignore pas les arguments des opposants : faire subir des traitements inutiles, encourager une procréation trop médicalisée, favoriser les grossesses tardives en renforçant l’illusion que la médecine peut tout. Et puis, qui paierait ? Les femmes, ou la solidarité nationale ?
" Bien sûr, il y a des bémols, bien sûr il faut prendre des précautions, répond la gynécologue. Ce n’est pas la solution idéale. L’idéal, c’est que les femmes aient des enfants jeunes, qu’elles en soient informées, et que la société le leur permette. "
Mais elle décrit une réalité qui n’est pas idéale. L’infertilité qui progresse parce que l’âge de la maternité recule. Les femmes qui consultent à 40 ans persuadées qu’elles n’ont qu’à passer commande pour être enceintes, alors qu’à cet âge la possibilitéde réussir une FIV est réduite. Les demandes de don d’ovocytes qui explosent. " On ne peut pas généraliser ça. Ce n’est pas si simple à accepter pour les mères, pour les donneuses, pour les enfants, affirme Mme Gallo. La vitrification répond à un besoin, elle ne le crée pas. "
Les femmes qui ont consulté le docteur Gallo ont bien retenu ses mises en garde. " Ce n’est pas une assurance ", " pas du 100 % ", disent-elles, mais une " roue de secours ", une " bouée de sauvetage ", un " plan B ". Le taux de succès varie. Avec des ovules suffisamment " jeunes " (moins de 35 ans), elles ont en moyenne 55 % de chances d’avoir un enfant plus tard.
Théoriquement, ces femmes peuvent utiliser leurs ovules jusqu’à 50 ans, mais aucune ne l’envisage. Leur limite, c’est 40, 42 ans. Elles ne veulent pas être de " vieilles mamans ". Elles n’ont donc pas l’éternité. Juste un petit répit. Elles sont reparties en quête de l’homme de leur vie, un peu moins angoissées, un peu plus légères. C’est mieux pour rencontrer quelqu’un. " Demander à un homme comment il voit l’éducation des enfants au premier rendez-vous, c’est le meilleur moyen de le faire fuir ", sourit Chloé. Ce qu’elles espèrent surtout, c’est ne jamais avoir à se servir du tout petit morceau d’elles-mêmes gardé dans le froid à Valence.

Gaëlle Dupont