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Publié : 17 septembre 2014

Qu’est-ce que la philosophie ? Par François Wahl

Il fut l’éditeur de Barthes, Lacan et Badiou. François Wahl, ce grand promoteur de structuralisme, est mort ce 15 septembre à 89 ans.
Propos recueillis par Catherine David, parus dans "le Nouvel Observateur" du 16 août 2007.

Structuralisme

Se tourner vers le passé n’est pas mon affaire. J’ai publié des livres de philosophie en tant qu’éditeur et directeur de collection au Seuil pendant trente ans, et j’ai choisi de ne pas m’exprimer tant que je remplirais cette fonction. Ce qui m’a, ce faisant, toujours intéressé, c’est ce qui va se produire. Et c’est aussi ce que je requiers de moi. Je ne reviendrai donc sur le passé qu’en fonction des perspectives actuelles.

En tant qu’éditeur, je n’ai pas cherché à rassembler un matériel hétéroclite : j’ai choisi de me mettre au service d’un certain mouvement de pensée, j’ai été délibérément un éditeur orienté. Cette orientation était liée à la productivité théorique des années 1955-1980, qui pour l’opinion publique s’est trouvée résumée par le mot structuralisme. C’était juste une façon de parler parce qu’il n’y avait pas deux auteurs qui donnaient le même sens au mot structure. Disons que le modèle à l’état pur se trouve chez ceux qui ont déclenché le mouvement, Saussure, Roman Jakobson et Claude Lévi-Strauss.

Par la suite, Barthes, Lacan ou Foucault ont chacun employé le mot à sa manière. De sorte que, pour finir, chacun disait « mais moi, je ne suis pas structuraliste ! ». Ce qu’ils avaient en commun tout de même, c’est de considérer qu’on ne parle pas correctement d’une conduite, d’une écriture ou d’une organisation politique si on la considère par morceaux détachés, c’est la prise en compte du tout comme système dont les éléments se commandent les uns les autres. L’idée était que le système prime sur les parties, chaque partie se définissant par sa différence avec une autre et par son articulation avec toutes les autres. On le sait, la créativité de ce mouvement s’est épuisée vers 1980. Deux choses à partir de là me frappent.

La première, c’est que lorsque le créateur ou le chercheur a été un théoricien essentiellement, ses disciples sont restés homogènes et continuent son travail. C’est particulièrement frappant pour les élèves de Foucault. Au contraire quand le créateur a été avant tout un écrivain, même s’il a cherché à théoriser ce qu’il faisait, et c’est le cas de Barthes, les disciples se sont évaporés. Cela a donné selon les cas, soit une fidélité affectueuse mais condescendante, soit un retournement pur et simple, soit la révélation que, sortis de ce qu’ils répétaient, ils étaient idiots.

La seconde remarque que je ferai, c’est que certains journalistes créent maintenant la confusion en qualifiant de « philosophe » quiconque émet une idée générale ou une opinion quelconque. Moyennant quoi, à les lire, on voit des philosophes partout, à propos d’écrits qui ne sont en rien philosophiques. Dire cela n’est pas une insulte, c’est viser une remise en place. Par exemple on peut écrire sur un philosophe en racontant sa vie, comment il s’est trouvé mesuré aux événements et présenter ses idées : ce n’est pas un travail absurde, c’est faire de l’Histoire de la pensée, mais ce n’est pas faire de la philosophie.

Philosophie

Ceci nous amène aux choses sérieuses. Qu’est-ce que la philosophie ? La plus mauvaise réponse serait un pot-pourri des questions que la philosophie a traitées, du psychologique au politique, ou de la théorie de la connaissance à la morale, sans oublier les « fins dernières ». Philosopher, c’est chercher ce qui peut se penser de tout cela, de tout ce qu’il y a.

Quand je dis « ce qui peut se penser », cela veut dire que la question n’est pas « qu’est-ce qu’il y a ? ». Connaître ce qu’il y a, c’est l’exercice et de l’expérience et de la science. La philosophie parle de ce qui est connu déjà, et demande : « Comment cela peut-il se penser ? » Cette question-là peut à son tour s’entendre de deux manières.

La première est : « Comment pouvons-nous, humains que nous sommes, le penser ? » C’est la façon dont la question a été posée tout au long du XIXe siècle. Mais cette position de la question comporte un grand danger, celui de tomber dans la psychologie qui est une science descriptive comme une autre, mais certainement pas une philosophie. Ce péril ne menace pas les deux initiateurs, Kant et Hegel. Mais la dérive n’a pas cessé de s’accentuer au long du XIXe siècle. Par un processus de réduction positiviste, la question « Comment pense-t-on ? » devient peu à peu : « Comment fonctionne l’intelligence humaine ? », ce qui n’a rien à voir.

La deuxième option, qui a progressivement prévalu au cours du XXe siècle, peut se dire : « Comment la pensée elle-même opère-t-elle sur le matériel de tout ce qu’il y a ? » Ce qui revient à demander que la pensée se pense elle-même. Autrement dit, la pensée est requise de mettre au jour les clés de ses propres opérations. Ce qui est précisément l’objet de la philosophie aujourd’hui. Heureusement, une fois la philosophie définie comme je viens de le faire, elle n’a pas beaucoup de choses à penser. En fait elle en a trois. Je disais « ce qu’il y a ». Mais vous voyez bien que « il y a » est déjà en soi un problème. « Il y a », alors qu’il pourrait ne rien y avoir. La question est donc « qu’est-ce qui se peut penser du "il y a ?" » Formulée ainsi, l’interrogation a une allure, selon un mot que j’aime bien, « piétonnière ».

Mais au niveau du concept c’est tout simplement la plus vieille question philosophique, celle, parménidienne, de l’Etre. Qu’est-ce qui se pense quand on dit « est » ? Cette table « est ». Catherine David « est ». Qu’est-ce qui se pense par là ? La seconde question, le second objet de la pensée, c’est tout simplement la réalité telle qu’elle apparaît : la table, la pie, le feu, les chiens. Toutes les choses. Mais qu’est-ce qu’une chose ? Qu’est-ce qui se pense quand on pense « chose » ou, comme nous disons, étant ? Le troisième objet de la pensée, c’est vous et moi. Qu’est-ce qu’une existence (nous prenons ce mot au sens que lui adonné l’existentialisme) ?

Le plus facile à déterminer de ces trois termes, c’est le deuxième, c’est la chose. C’est l’objet de pensée dont on sait le mieux comment on le pense. Pourquoi ? Parce que toute chose est Une. Soit le tilleul qu’on voit par la fenêtre. Je n’en parle pas au hasard puisque mon prochain livre lui est dédié : « à un tilleul ». Un tilleul, c’est une unité de propriétés qui nous apparaissent sous la forme du tronc, des branches, des feuilles, des couleurs, des fleurs, et même, paraît-il, de la sérénité qu’il nous donne. Nous savons d’où vient cette unité - de la graine - mais l’essentiel ici c’est que nous le pensons comme Un. Tout ce qu’il est et tout ce que nous en voyons, ce sont ses qualités.

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Passage

A partir de là, c’est la question du passage entre les trois registres de la pensée qui est posée. De l’Etre qui est en somme ce qu’il y a de commun à tout ce qu’il y a, la seule façon de savoir comment on peut le penser, c’est de chercher en quoi cette pensée-là diffère radicalement de la pensée d’une chose. Puisque la chose est chaque fois Une, il est raisonnable de dire que l’être se pense comme ce qui n’est pas Un - comme ce qui n’a aucune qualité, comme ce à quoi on ne peut rien attribuer. Et puisqu’il n’est pas Un, il est raisonnable de dire qu’il est le multiple, à condition d’entendre ceci comme l’a proposé Alain Badiou : le Multiple pur, sans aucune des propriétés par lesquelles un multiple se distingue d’un autre multiple.

Dans le monde tel qu’il apparaît - dans ce que les philosophes appellent l’apparaître ou l’être-là, et que l’on pourrait aussi nommer l’Apparêtre -, chaque chose est, avec son unité, là, en un site logique qui n’est que le sien. Cet être comme différent d’autres êtres est la caractéristique de ce que nous appelons le monde. Tandis que l’Etre ignore la différence, partout et toujours le même. Nous venons ainsi de passer de l’Apparaître à l’Etre. L’autre passage est celui de la Chose à l’Existence. C’est là que la pensée rencontre la plus grande difficulté. Pour le dire tout de suite, je tiens que l’existence est impensable. Impossible à penser et à vivre. Pourquoi ? Parce que nous sommes à la fois du même ordre que la chose - nous sommes « des étants »-, et en même temps nous pensons. Ce qui est une situation inhabitable.

Nous vivons, c’est dire que nous sommes des animaux. Et nous cogitons. Tout le temps. Même si nos cogitations sont idiotes. Avec ce résultat que d’un côté toujours nous sommes au-delà de nous-mêmes, toujours nous nous excédons nous-mêmes. Et d’un autre côté nous ne pouvons jamais être complètement présents à nous-mêmes ou au monde. Jamais. Nous sommes toujours au regard de ce que nous faisons et cherchons, en état de manque. Il y a en nous quelque chose de creux, comme n’a cessé de le dire Lacan. Pris entre l’excès et le manque qui sont au fond symétriques, nous sommes des êtres inharmoniques, et nous ne savons pas pourquoi nous nous trouvons être ainsi. C’est ce que les philosophes appellent d’un mot plutôt barbare notre « facticité ». En sorte que ce qui fait notre force est aussi notre radicale faiblesse : la capacité de penser.

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Le perçu

Tout ce qui précède peut servir de cadre à un débat proprement actuel puisqu’il oppose le livre qu’Alain Badiou a publié à l’automne dernier, « Logiques des mondes », et celui que je publierai à l’automne prochain. Mais d’abord un mot de ce dernier puisqu’il est encore à paraître. Pourquoi ce titre, « le Perçu » ? Le mot a été choisi pour spécifier qu’il ne s’agit pas de la perception, qui est une donnée psychologique, sans plus.

Le perçu, c’est un mot pour redire, contre toute dispersion empirique, que l’Apparaître est d’abord, en lui-même et de part en part, consistant, sans hiatus, globalement comme dans l’Un de chacune de ses parties, et que c’est à ce titre qu’en est requise la pensée, que c’est comme tel qu’il se trouve par elle constitué. Mais aussi bien pour dire que la pensée se prescrit de rendre compte de l’intelligibilité du sensible même.

Or, sur un tel terrain, la difficulté était que les seuls à avoir abordé le problème pendant les cent dernières années, ce sont les phénoménologues, Husserl, Merleau-Ponty, Heidegger. J’ai donc décidé d’avancer dans une critique pas à pas de chacun de ces trois-là, à partir d’une lecture serrée de leurs oeuvres. Husserl me permet de forger l’instrument logique sur lequel je vais opérer. Merleau-Ponty de dire contre lui ce qu’est la constitution en tresse des sensibles. Heidegger me permet de montrer comment une telle analyse détermine un autre concept de l’Etre, un autre concept de l’Existence.

En corrigeant les épreuves, je me suis reproché d’avoir fait un si gros volume. J’avoue que je me suis dit, si on lit bien ce bouquin, on saura le coeur de ce qu’il y a à savoir de chacun des trois. Et cela peut remplacer, ce qui n’est pas rien, une lecture de « Sein und Zeit ».

Cela dit, venons-en au débat. L’amusant est que mon point de départ a été une phrase de « l’Etre et l’Evénement » de Badiou : « Il y a de quoi s’en étonner, le monde consiste », mais que tout ce qu’écrit Badiou vise à démontrer qu’il est exclu qu’une telle consistance se laisse penser. Badiou maintient que ce que j’appelais tout à l’heure le passage entre l’Apparaître et l’Etre est impossible. Il souligne la disjonction radicale entre l’Etre dont aucun « point » ne peut être dit distinct d’un autre et l’Apparaître où, comme on a vu, il y a toujours la différence entre un point et un autre, un site et un autre.

En conséquence, aucune des règles ou axiomes qui conviennent à la pensée de l’Etre ne peuvent s’appliquer à l’Apparaître. Et dès lors il serait impropre de dire que ce qu’on appelle pourtant un « étant », est. Ce qui me choque dans cette analyse, qui est de prime abord tout à fait rigoureuse, c’est qu’en fait elle recouvre une très vieille tradition paresseuse qui remonte à Platon, celle de la distinction entre la transparence des idées et l’opacité du monde sensible, entraînant la matière même de l’Apparaître avec lui.

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Générations

J’ai toujours été convaincu du contraire. Et j’ai tenté d’abord de montrer dans l’« Introduction à un discours du tableau », que tout ce qui relève de l’art comme pensée repose sur un jeu chaque fois déterminé de relations entre les couleurs ou les sons, qui s’enchaînent selon une logique propre et constituent ce qu’on appelle un discours qui, toutefois, n’est que le leur : un discours du sensible dans l’immanence du sensible. Le Perçu, lui, désigne le moment où l’Apparaître se constitue non plus dans son immanence, mais comme la consistance objective d’un monde : de ce qui est.

J’objecte à Badiou qu’il y a paradoxe à prétendre impossible une pensée de la consistance de l’Apparaître au nom de ce qui la fait différente de la pensée de l’Etre, quand c’est par opposition au premier qu’on a défini le second. Et je réclame qu’au contraire soit obstinément cherché comment, pour la pensée, tout dans l’Apparaître s’avère, jusque dans le détail, réglé. Y a-t-il, pour en venir au point crucial, un hiatus, une rupture de contiguïté entre l’Etre qui pourrait se penser et les expériences sensibles, qui, comme telles, ne seraient pas pensables ? Ou bien l’expérience sensible se laisse-t-elle penser précisément en cela qu’elle a de sensible ? Si la deuxième proposition est vraie, la totalité du discours traditionnel sur l’Apparaître est périmée.

II s’agit en somme de montrer qu’il existe une espèce d’algèbre à laquelle toute apparition de sensible est suspendue. Soit par exemple ce qui définit une couleur. Comment vient à la pensée une couleur ? Eh bien, on peut répondre précisément : pas au hasard des données empiriques, mais par une coupure dans le cercle continu des couleurs, plus une autre coupure, une autre couleur, et l’écart entre elles. Ce sont là des prescriptions conceptuelles strictes, ou mieux dit, les éléments d’une axiomatique qui montre comment le multiple de l’Etre peut se trouver ressaisi, et non pas contredit, par l’Apparaître.

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Voilà un exemple de ce qu’est le débat philosophique. Profitons-en pour remarquer qu’on se tromperait à croire que la philosophie en France ne s’est pas remise de morts prématurées comme celles de Foucault, Deleuze, Derrida. Et ce n’est pas le présent débat qui m’empêchera de dire qu’on ne prend aucun risque en affirmant dès maintenant qu’Alain Badiou appartient à l’histoire de la philosophie. Au reste, on se tromperait si l’on croyait qu’il n’y a pas d’authentiques philosophes en devenir dans ce que j’appelle la génération des dipsomanes, je veux dire cette génération où l’on ne peut pas prendre la parole sans commencer par sortir une bouteille d’Evian et la boire au goulot. Une génération où l’on voit, par exemple, se dégager quelqu’un comme l’auteur de « Après la finitude », Quentin Meillassoux.

Ajoutons qu’il est bon qu’on soit, dans cette génération, porté à penser à hauteur non seulement de ce monde mais de tous les mondes possibles, impliquant une autre axiomatique, d’autres logiques. La pensée n’est jamais plus féconde que quand elle se met à voyager.

Propos recueillis recueillis par Catherine David

Bio express

Né à Paris en 1925, François Wahl a fait ses études à Janson puis, après 1940, à Lyon. Clandestin juif de 1943 à la Libération. Son père est déporté à Auschwitz, lui rejoint le maquis en juin 1944. Etudes de philo (Sorbonne) fâcheusement précipitées. Professeur de 1951 à 1957. Entré au Seuil, il y crée le secteur, mondialement reconnu, des travaux philosophiques, linguistiques, anthropologiques, poétiques. Editeur notamment de Jacques Lacan, Roland Barthes, Philippe Sollers, Italo Calvino ou encore Alain Badiou, proche de Michel Foucault, Paul Veyne et Elie Wiesel, il se retire en 1990 pour écrire. En 2007, le Seuil-La Martinière, « maison généraliste », refuse d’éditer son ouvrage de 825 pages « le Perçu », qui est publié la même année, en septembre, chez Fayard. François Wahl est mort ce 15 septembre 2014, près de Senlis.

Texte issu d’une série consacrée aux "Maîtres à penser et à créer", parue dans "le Nouvel Observateur" du 16 août 2007.