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Publié : 14 avril 2014

John Dewey, le philosophe qui inspire Obama

Article par Eric Aeschimann, publié le 12-04-2014 à 09h04 dans "le Nouvel Observateur" du 27 mars 2014.

Ce "libéral radical", peu connu chez nous, connaît un regain d’influence. Les libéraux feraient bien de le lire.

Dis-moi l’école où tu envoies tes enfants et je te dirai qui tu es. Lorsqu’il vivait encore à Chicago, Barack Obama déposait chaque matin ses deux filles aux Laboratory Schools, une école alternative fondée par le philosophe John Dewey en 1896. Un choix éducatif qui engageait toute la famille (Michelle siégeait au comité de l’établissement et Barack y intervenait dans des séminaires) et qui, surtout, atteste la proximité du futur président avec un intellectuel très nettement ancré à gauche. Du reste, lorsque Obama accédera à la Maison-Blanche, les commentateurs américains ne manqueront pas de relever l’influence de Dewey dans ses discours.

Dans l’entre-deux-guerres, John Dewey fut le philosophe de la nation américaine. Professeur à Columbia, théoricien de l’existence comme « expérience de la nature », éditorialiste à « The New Republic », il jouissait d’un immense prestige.

En 1928, il est accueilli en héros en URSS, où la femme de Lénine, chargée des questions éducatives au Parti, fait traduire ses traités pédagogiques. Mais il combat fermement le stalinisme et préside en 1937 la commission Trotski, créée par des intellectuels américains pour dénoncer les procès de Moscou. En somme : Bergson, Gide et Freinet réunis en un seul homme. C’est cette personnalité hors norme que la France commence à lire depuis une dizaine d’années. Un texte court et accessible, datant de 1935, permet de se faire une idée de sa pensée et de découvrir ce que veut dire son « libéralisme radical ».

Deux idées maîtresses

Un rappel, d’abord : contrairement à ce que suggère son nom, le pragmatisme n’est pas un vague éloge de la pratique, mais une architecture philosophique d’une haute sophistication, qui prétend décrire l’ensemble de la réalité humaine. Deux idées maîtresses structurent la pensée de Dewey :

1) l’individu n’est pas une entité immuable, mais un processus permanent d’adaptation à son milieu, ce qu’il appelle « l’expérience » ;
2) il n’y a pas de vérités révélées ou éternelles, mais seulement des croyances que nous construisons parce qu’elles nous permettent d’habiter et de transformer notre milieu.

Au croisement de Hegel (la réalité forme un tout) et de Darwin (la réalité est le fruit de l’évolution), Dewey pensait que la vérité est une procédure évolutive, perpétuellement et démocratiquement amendable.

Il fut donc un adversaire résolu du rationalisme scientiste et de la philosophie logico-analytique. Laquelle, lorsqu’elle s’imposa après guerre dans les départements de philosophie, en chassa sans ménagement le pragmatisme... L’interdit n’a été levé qu’avec les années 1980. Depuis, Dewey connaît un regain d’influence. Signe des temps : le Français Bruno Latour, le critique de la rationalité scientifique, se revendique désormais de lui.

Pour Dewey, la théorie ne sert à rien si elle n’a pas une visée politique. En 1935, il prononce trois conférences, véritable plaidoyer en faveur du « libéralisme radical ». Au XVIIe siècle, explique-t-il, John Locke invente le libéralisme pour défendre les individus et leurs biens contre l’arbitraire du pouvoir royal. Mais l’industrialisation change la donne : parce que le pouvoir n’est plus aux mains du monarque, mais des propriétaires, la philosophie de la liberté individuelle devient « une justification des violences et des inégalités de l’ordre établi ».

Individu / société

Dès lors, il faut repenser la place de l’individu. Celui-ci prime-t-il sur la société ou l’inverse ? Le dilemme, on le sait, obsède les Etats-Unis depuis les années Reagan. Pour le « libertarien », l’individu préexiste à la société et n’a aucun compte à lui rendre. Le « communautarien », lui, estime que la société préexiste à l’individu et que celui-ci doit se couler dans les traditions existantes. Avec cinquante ans d’avance, Dewey déjoue l’antinomie en montrant que l’individu et la société sont l’enjeu d’une construction mutuelle et permanente. Seule une société de liberté peut produire des individus libres ; seuls des individus libres peuvent construire une société libre.

Dès lors, le retrait de l’Etat, qui était valable au temps de Locke, n’a plus de sens sous le règne des grandes fortunes. Pour rester fidèle à l’objectif d’émancipation des individus, l’Etat doit au contraire mettre en oeuvre une politique de planification seule capable de « créer un ordre dans lequel l’industrie et la finance seront socialement orientées [vers] la libération culturelle et le développement des individus ». Messieurs les libéraux, lisez Dewey !

Eric Aeschimann

Voir en ligne : Nouvel Observateur